PHANTASMAGORIA The Memoirs of Étienne-Gaspard Robertson AI-generated English translation; internally source-compared; no independent human bilingual review. French comparison text is corrected OCR; original scans remain authoritative. Volume I: Original Front Matter V1F-01 MÉMOIRES RÉCRÉATIFS SCIENTIFIQUES ET ANECDOTIQUES DU PHYSICIEN-AÉRONAUTE E. G. ROBERTSON, CONNU PAR SES EXPÉRIENCES DE FANTASMAGORIE ET PAR SES ASCENSIONS AÉROSTATIQUES DANS LES PRINCIPALES VILLES DE L’EUROPE; EX-PROFESSEUR DE PHYSIQUE. Ornés de Planches et Figures. TOME PREMIER. PARIS, À LA LIBRAIRIE ENCYCLOPÉDIQUE DE RORET, RUE HAUTEFEUILLE, 10 BIS. Recreational, Scientific, and Anecdotal Memoirs of the Physicist and Aeronaut E. G. Robertson, known for his phantasmagoria experiments and his balloon ascents in the principal cities of Europe; formerly a professor of physics. Illustrated with plates and figures. First Volume. Paris: Roret’s Encyclopedic Bookshop, 10 bis, rue Hautefeuille. V1F-02 SUITES À BUFFON, format in-8, par MM. F. Cuvier, Duméril, Lacordaire, Boisduval, de Saint-Fargeau, Walckenaer, Milne-Edwards, de Candolle, Brongniart, etc. 5 fr. 50 c. le vol. de 5 à 700 pages. Chaque livr. de 10 planch. 3 fr. noir, 6 fr. color. Continuations of Buffon, in octavo format, by Messrs. F. Cuvier, Duméril, Lacordaire, Boisduval, de Saint-Fargeau, Walckenaer, Milne-Edwards, de Candolle, Brongniart, and others. 5 francs 50 centimes per volume of 500 to 700 pages. Each installment of ten plates: 3 francs in black and white, 6 francs in color. V1F-03 18 fr. par an, Le Technologiste, ou Archives des progrès de l’Industrie française et étrangère; par M. Malepeyre. 18 francs per year. The Technologist, or Records of Progress in French and Foreign Industry, by M. Malepeyre. V1F-04 MÉMOIRES RÉCRÉATIFS SCIENTIFIQUES ET ANECDOTIQUES. TOME I. Recreational, Scientific, and Anecdotal Memoirs. Volume I. V1F-05 OUVRAGE IMPRIMÉ PAR M. RIGNOUX. Work printed by M. Rignoux. V1F-06 Fantasmagorie de Robertson dans la Cour des Capucines en 1797. Robertson invᵗ. Lejeune Sculpᵗ. Robertson’s phantasmagoria in the courtyard of the Capucines in 1797. Designed by Robertson. Engraved by Lejeune. V1F-07 MÉMOIRES RÉCRÉATIFS SCIENTIFIQUES ET ANECDOTIQUES DU PHYSICIEN-AÉRONAUTE E. G. ROBERTSON, CONNU PAR SES EXPÉRIENCES DE FANTASMAGORIE ET PAR SES ASCENSIONS AÉROSTATIQUES DANS LES PRINCIPALES VILLES DE L’EUROPE; EX-PROFESSEUR DE PHYSIQUE. Ornés de Planches et Figures. TOME PREMIER. PARIS, À LA LIBRAIRIE ENCYCLOPÉDIQUE DE RORET, RUE HAUTEFEUILLE, 10 BIS. 1840. Recreational, Scientific, and Anecdotal Memoirs of the Physicist and Aeronaut E. G. Robertson, known for his phantasmagoria experiments and his balloon ascents in the principal cities of Europe; formerly a professor of physics. Illustrated with plates and figures. First Volume. Paris: Roret’s Encyclopedic Bookshop, 10 bis, rue Hautefeuille. 1840. V1F-08 IMPRIMERIE DE POMMERET ET GUÉNOT, 2, rue Mignon. Printing house of Pommeret and Guénot, 2, rue Mignon. Preface P01 Une grande faveur a accueilli le nombre prodigieux de Mémoires mis au jour depuis quelques années, et ce titre seul sert aujourd’hui comme de passeport et de lettre de crédit à toutes sortes de publications; après avoir remplacé l’histoire pour beaucoup de lecteurs, les Mémoires ont fini par se substituer aux romans. Chaque notabilité vivante a d’abord eu le privilège bien naturel de faire sa biographie et celle de toutes les personnes qui se sont rencontrées sur sa route; puis on s’est adressé aux morts illustres, qu’on a priés de nous détailler, après un quart de siècle écoulé dans la paix du cercueil, les faits, les événemens dont ils avaient été les témoins pendant leur vie, et les circonstances piquantes qu’eux seuls avaient pu connaître. Les morts ont obéi : par le concours des plus heureuses conjonctures, il s’est trouvé que nul n’avait oublié de préparer sa narration posthume. Ces sages précautions de nos contemporains défunts ont paru être appréciées du public, et la fabrication est devenue d’autant plus active que le fisc n’a point imposé de patente à l’exploitation de cette industrie. The prodigious number of memoirs published in recent years has met with great favor, and the title alone now serves as a passport and a letter of credit for publications of every kind. Having replaced history for many readers, memoirs have ended by taking the place of novels. Every living celebrity first enjoyed the perfectly natural privilege of writing his own biography and that of everyone who had crossed his path. Then the illustrious dead were approached and asked, after a quarter of a century spent in the peace of the grave, to give us a detailed account of the facts and events they had witnessed in their lifetime, together with the intriguing circumstances that they alone could have known. The dead complied. By a combination of the happiest coincidences, it turned out that not one of them had neglected to prepare his posthumous narrative. These wise precautions on the part of our departed contemporaries seem to have won the public's approval, and production has become all the more vigorous because the tax authorities have imposed no business-license tax on this industry. P02 Quel est donc l’attrait de ce genre de compilation! C’est de donner à des faits déjà connus une forme nouvelle de récit, une physionomie plus animée, plus dramatique, et un entourage en quelque sorte mystérieux. Mais comment ne pas plaindre le malheureux écrivain occupé, dans quelques siècles d’ici, à fouiller dans les sources de l’histoire de nos jours? Quel dédale à parcourir! Placé entre les productions de l’école de Walter Scott et les faits prétendus véridiques de Mémoires supposés, quelle réalité pourra-t-il saisir parmi tant d’illusions ! What, then, is the attraction of this kind of compilation? It gives already familiar facts a new narrative form, a livelier, more dramatic appearance, and a setting that is somehow mysterious. But how can we help pitying the unfortunate writer who, a few centuries from now, will be busy searching the sources for the history of our own day? What a labyrinth he will have to navigate! Caught between the productions of the school of Walter Scott and the supposedly truthful facts of spurious memoirs, what reality will he be able to grasp among so many illusions? P03 Cependant les noms qui semblent de nature à captiver l’attention commencent à s’épuiser. On pourrait croire que la révolution de juillet a ouvert une nouvelle mine, et qu’après avoir obtenu sous la restauration les révélations de tous les petits drames secrets de l’Empire, nous allons recevoir, sous le règne régénérateur, les confidences des anecdotes mystérieuses de l’ancien régime restauré ; ne l’espérons pas encore : si l’on écrit déjà, on parlera plus tard; il faut pour des Mémoires politiques un temps de maturité assez long. Yet the names likely to capture attention are beginning to run out. One might think that the July Revolution had opened a new mine, and that, having received under the Restoration the revelations of all the Empire's little secret dramas, we were now, under the regenerating reign, about to be entrusted with the mysterious anecdotes of the restored old regime. Let us not hope for that just yet. If people are already writing, they will speak later: political memoirs need a fairly long time to ripen. P04 Ce moment de silence, cette espèce d’interrègne, entre les indiscrétions des deux époques ont paru favorables pour livrer à la publicité le récit des faits, des anecdotes , des observations dont peut se composer la vie d’un artiste qui, après s’être acquis de la réputation en France, a parcouru pendant vingt ans les différens pays de l’Europe. Il suffit, sans doute, pour tout homme doué d’un certain esprit d’observation , d’avoir vécu pour avoir beaucoup à dire; d’ailleurs ne sait-on pas que voir d’une manière différente des choses que d’autres avaient déjà vues, c’est réellement voir des choses nouvelles. Le titre de Mémoires, sous lequel M. Robertson a rassemblé ses souvenirs, est au reste plus exact qu’ambitieux. This moment of silence, this sort of interregnum between the indiscretions of the two periods, seemed a favorable opportunity to publish the facts, anecdotes and observations that might make up the life of an artist who, after establishing a reputation in France, traveled through the different countries of Europe for twenty years. Surely any man endowed with some power of observation has only to have lived to have a great deal to say. Besides, is it not well known that seeing differently what others have already seen is really to see something new? The title Memoirs, under which M. Robertson has gathered his recollections, is, after all, more accurate than ambitious. P05 Si ces Mémoires n’offrent point à la curiosité cet éveil puissant des révélations politiques, ils ne sauraient non plus manquer d’un vif intérêt. Arrivé de Liège à Paris dans les premiers jours de la révolution, M. Robertson, comme tous les contemporains de cette époque, a bien trouvé sous sa plume quelques scènes particulières à décrire. C’est sous le règne d’une terreur trop réelle qu’il s’était efforcé de détruire pour jamais, par des expériences de fantasmagorie, la terreur imaginaire des spectres et des visions; si elle n’habitait plus dès lors au sein de la capitale, dans combien de départemens n’est-elle pas encore vivante aujourd’hui? Et cependant à quelle distance de notre civilisation , si l’on excepte l’Angleterre et l’Allemagne, ne sont point demeurées les autres contrées de l’Europe! M. Robertson les a presque toutes parcourues, et il sait combien est désirable dans ces contrées le genre d’instruction que son livre pourrait y répandre. If these memoirs do not offer curiosity the powerful stimulus of political revelations, neither can they fail to hold a lively interest. Arriving in Paris from Liège in the early days of the Revolution, M. Robertson, like all his contemporaries of that time, certainly found a few particular scenes to describe. It was under the reign of an all too real terror that he sought, through experiments in phantasmagoria, to destroy forever the imaginary terror of specters and visions. If that terror no longer dwelt in the capital by then, in how many departments is it not still alive today? And yet, excepting England and Germany, how far behind our civilization the other countries of Europe have remained! M. Robertson has traveled through almost all of them, and he knows how desirable in those countries is the kind of instruction his book might spread. P06 Le premier volume de ses Mémoires, où des anecdotes et des observations morales se trouvent mêlées à des esquisses de quelques procédés intéressans de la physique, est consacré, en grande partie, à la description des expériences fantasmagoriques, de leurs procédés et de leurs illusions, et, en outre, à l’historique attachant de leurs premières apparitions et de leur succès. Elles en eurent un très grand ; on dut voir en effet, avec étonnement se réaliser ces prodiges et ces évocations dont les poètes anciens parlent si souvent, qui faisaient partie de la religion et des croyances populaires de l’antiquité, sans avoir peut-être une existence plus certaine, même par les procédés de l’art, que les sabats et les assemblées de sorciers chez les peuples modernes. On se pressa dans ces salles lugubres, où l’on pouvait dire, avec Ovide: The first volume of his memoirs, in which anecdotes and observations on human character mingle with outlines of some interesting procedures in physics, is devoted largely to describing experiments in phantasmagoria, their methods and their illusions, as well as the engaging history of their first appearances and their success. That success was very great. People must indeed have been astonished to see made real those wonders and invocations of which the ancient poets speak so often, which formed part of the religion and popular beliefs of antiquity, although perhaps their existence, even as products of artifice, was no more certain than that of witches' sabbaths and assemblies among modern peoples. Crowds pressed into those gloomy rooms, where one might say with Ovid: P07 Errant exsangues sine corpore et ossibus umbræ. Sans os, ni corps, ni sang on voit errer les ombres. Errant exsangues sine corpore et ossibus umbrae. Without bones, body or blood, the shades are seen to wander. P08 On a donc lieu d’espérer que cette partie de l’ouvrage devra plaire aux personnes d’un certain âge par le charme du souvenir, et aux jeunes gens par l’attrait de la nouveauté et de l’instruction. There is therefore reason to hope that this part of the work will please older readers through the charm of recollection, and young people through the attraction of novelty and instruction. P09 Mais tandis que les ombres de M. Robertson se succèdent avec rapidité devant les spectateurs, ne voltigeant que quelques secondes à leurs yeux, aussi promptes à disparaître qu’à se manifester, aussi pressées de rentrer dans le néant que d’en sortir, quelle autre fantasmagorie les spectateurs eux-mêmes n’offrent-ils pas aux regards attentifs du nécromancien ? Depuis les membres du Directoire jusqu’au souverain qui occupe présentement le trône des Czars, et dont l’âge était encore sur les limites de l’adolescence, lorsqu’il aimait à jouir de l’aspect des fantômes , combien de chefs d’état, de princes, de diplomates, se sont placés tour à tour devant le miroir * de Robertson ! car il a porté ses expériences en Allemagne, en Pologne, en Russie, en Danemarck, en Suède, en Espagne et en Portugal. But while M. Robertson's shades pass rapidly before the spectators, flitting before their eyes for only a few seconds, as quick to disappear as to reveal themselves, as eager to return to nothingness as to emerge from it, what other phantasmagoria do the spectators themselves present to the necromancer's attentive gaze? From the members of the Directory to the sovereign who now occupies the throne of the tsars, and who was still on the verge of adolescence when he delighted in the sight of phantoms, how many heads of state, princes and diplomats have taken their places in turn before Robertson's mirror![P-N1] For he has taken his experiments to Germany, Poland, Russia, Denmark, Sweden, Spain and Portugal. P10 Voué à l’étude des parties expérimentales de la physique, il s’adonna beaucoup aux voyages aérostatiques. Napoléon était au comble de sa puissance , lorsque le ballon de Robertson planait au dessus des lieux que devaient tant illustrer nos revers ! Au nombre de ses ascensions, il en compte de très brillantes, à Vienne, à Dresde, à Leipsick, à Moscou.... Quels spectacles la science de l’avenir aurait pu alors dérouler devant lui! Que l’imagination du lecteur s’élance un moment avec l’aéronaute, au dessus du Kremlin en flammes , du champ de bataille de la Moskowa, et de l’Elbe engloutissant par milliers nos soldats; qu’après avoir vu s’avancer en triomphe cette grande armée de quatre cent mille hommes, il en embrasse d’un coup d’œil la déroute, la dispersion et les désastres... Certes, de tels tableaux, vus de la hauteur des nuages, lui paraîtront magnifiques tour à tour de grandeur et de désolation. Devoted to the study of experimental physics, he also gave much of his attention to balloon voyages. Napoleon was at the height of his power when Robertson's balloon floated above places that our reverses were to make so famous! Among his ascents he numbers some very brilliant ones, at Vienna, Dresden, Leipzig, Moscow... What spectacles a knowledge of the future might then have unfolded before him! Let the reader's imagination rise for a moment with the aeronaut above the Kremlin in flames, the battlefield of the Moskowa, and the Elbe engulfing our soldiers by the thousand. After watching that great army of four hundred thousand men advance in triumph, let him take in at a glance its rout, its dispersal and its disasters... Surely such scenes, seen from the height of the clouds, would seem magnificent to him, now in their grandeur, now in their desolation. P11 Le Portugal et l’Espagne sont les derniers lieux où M. Robertson a promené sa vie active ; il est entré en Espagne, pour ainsi dire, avec la révolution dont il a observé toutes les phases ; il a vu Riego arriver triomphant à Valence et à Grenade, et monter sur l’échelle fatale à Madrid ; il a suivi Ferdinand captif à Séville, et monarque absolu au retour de Cadix. S’il est quelque lieu au monde où le spectacle instructif de la fantasmagorie puisse être un auxiliaire efficace de la propagation des idées philosophiques, c’est assurément dans ces deux contrées, où s’exerce avec tant d’autorité la puissance des moines et de la superstition. Portugal and Spain are the last places through which M. Robertson has carried his active life. He entered Spain, so to speak, with the revolution, whose every phase he observed. He saw Riego arrive in triumph at Valencia and Granada, and mount the fatal ladder at Madrid. He followed Ferdinand as a captive to Seville, and as an absolute monarch on his return from Cádiz. If there is any place in the world where the instructive spectacle of phantasmagoria can effectively help spread philosophical ideas, it is surely in these two countries, where monks and superstition wield such authority. P12 Tel est le cadre des voyages de M. Robertson , et des lieux où ses récits transporteront le lecteur. Une grande variété de mœurs et d’usages; un grand nombre de remarques utiles sur le climat, la température et les habitudes physiques des différens pays offrent, dans ses souvenirs, un cercle aussi instructif qu’agréable à parcourir. La narration rapide des principaux faits et des événemens curieux et peu connus que présente l’histoire de l’aérostation, des observations importantes acquises dans cet art par sa longue expérience, le développement simple et lucide de la partie technique, ignorée des gens du monde, donneront une nouvelle importance aux dernières parties de l’ouvrage, où l’attention trouvera, dans des planches et des figures multipliées, de nouveaux moyens de saisir vivement les moindres explications. Such is the range of M. Robertson's travels and of the places to which his narratives will carry the reader. A great variety of manners and customs, and many useful remarks on the climate, temperature and physical habits of different countries, make his recollections as instructive as they are pleasant to explore. A brisk account of the principal events and of the curious, little-known occurrences in the history of ballooning, important observations acquired through his long experience of that art, and a simple, lucid explanation of its technical side, unfamiliar to people of society, will lend fresh importance to the later parts of the work. There, numerous plates and figures will offer the attentive reader further means of readily grasping even the smallest explanations. P13 Ainsi, soit qu’on cherche dans un livre l’agrément ou l’instruction, il peut être permis à M. Robertson d’espérer que ses Mémoires satisferont à ces deux exigences. Thus, whether one looks to a book for pleasure or instruction, M. Robertson may be allowed to hope that his memoirs will satisfy both requirements. P-N1 On appelle miroir le rideau de percale sur lequel viennent se dessiner les ombres entre les spectateurs et le physicien. The name mirror is given to the percale curtain on which the shades take shape, between the spectators and the physicist. Chapter I C1-01 Peu de personnes, parmi celles qui racontent leur vie, se décident à sortir de la coquille sans témoins et à faire grâce de l'œuf au public, si l’on peut traduire ainsi la métaphore d’Horace; heureux le lecteur lorsque l’écrivain ne compte pas une longue suite d’aïeux dont l’histoire retarde sa naissance de quelques centaines de pages! Il se plaît du moins à détailler les cérémonies de son baptême, et il prescrirait d’avance ses funérailles pour en faire la description, si l’homme, surtout à l’âge où il ne vit plus que du passé, ne repoussait pas avec effroi toute idée du trépas. Few of those who tell the story of their lives can bring themselves to leave the shell without witnesses and spare the public the egg, if one may render Horace's metaphor in this way. Happy the reader whose author cannot count a long line of ancestors whose history delays his birth by a few hundred pages! At the very least, he delights in detailing the ceremonies of his baptism, and he would arrange his funeral in advance in order to describe it, if man, especially at the age when he lives only in the past, did not recoil in terror from every thought of death. C1-02 Cette manière d’écrire sur soi-même est moins déraisonnable qu’on ne le croirait : quoi de plus naturel que de chercher un tout, un ensemble, une œuvre complète entre les deux termes assignés à notre existence? Les lieux les plus éloignés sont ordinairement ceux dont le voyageur aime le mieux à rappeler les souvenirs; le vieillard lui ressemble en ce point : il porte ses regards le plus loin qu’il lui est possible du but où il vient d’arriver ; il s’arme pour ainsi dire d’un télescope afin d’apercevoir ses premiers pas, de deviner ses premières sensations; il veut se voir, se montrer tout entier; et lorsque la philosophie le guide, il ne craint point de rapprocher le perfectionnement graduel de ses facultés physiques et morales du décroissement progressif que la nature leur a ménagé avant d’en supprimer complètement le mécanisme. Par ce moyen, d’ailleurs, on agrandit le cercle des faits dont on s’établit l’historien et l’on se fait narrateur contemporain des événemens qui ont entouré notre berceau. Cette méthode n’est-elle point du goût de certains lecteurs? Rien de plus facile que d’en éviter l’ennui : on lit tant de nos jours, et surtout si rapidement, qu’à la seule inspection d’un ouvrage on prend son parti; on saute à pieds joints par dessus le maillot, on feuillette, sans s’y arrêter, l’adolescence et la jeunesse, et pour peu que l’âge viril ne séduise guère, on passe à la vieillesse et l’on sort gaîment par la table des matières. This way of writing about oneself is less unreasonable than one might suppose. What could be more natural than to seek a whole, a complete work, between the two limits assigned to our existence? The most distant places are usually those a traveler most enjoys recalling. The old man resembles him in this: he turns his eyes as far as he can from the destination he has just reached. He arms himself, so to speak, with a telescope to glimpse his first steps and divine his earliest sensations. He wants to see himself, to show himself in his entirety; and when philosophy guides him, he is not afraid to set the gradual development of his physical and mental faculties beside the progressive decline that nature has prepared for them before bringing their mechanism to a complete halt. By this means, moreover, one enlarges the circle of facts whose historian one appoints oneself, and becomes a contemporary narrator of the events surrounding one's cradle. Is this method not to some readers' taste? Nothing could be easier than to avoid its tedium. People read so much nowadays, and above all so quickly, that a mere glance at a work decides them. They leap straight over the swaddling clothes, turn the pages of adolescence and youth without stopping, and, if manhood offers little attraction, pass on to old age and make a cheerful exit through the table of contents. C1-03 Je ne me refuserai donc point le plaisir de confirmer le témoignage de la Biographie des Contemporains, qui me fait naître à Liège, en 1763, d’un riche négociant. Aucun prodige, d’ailleurs, ne signala ma naissance; le ciel ne crut pas sans doute me devoir une attention particulière; cependant, destiné, comme je l’étais, à produire d’assez brillans effets d’optique, et à expliquer, en les renouvelant, des illusions sur lesquelles l’antiquité nous en imposait encore, peut-être n’eût-il pas été déplacé que quelque signe extérieur, quelque flamme légère et incombustible, comme celle qui effleura, sans la brûler, la chevelure de Numa, vînt prophétiser ma mission 1. Ne semblerait-il pas que le ciel commence à se défier de la terre? En vérité, il y a trop de gens qui attendent les miracles pour les surprendre en flagrant délit; nous n’en verrons plus. I shall therefore not deny myself the pleasure of confirming the testimony of the Biographie des Contemporains, which has me born at Liège in 1763, the son of a wealthy merchant. No prodigy, however, marked my birth. Heaven doubtless felt it owed me no particular attention. Yet, destined as I was to produce some rather brilliant optical effects and to explain, by recreating them, illusions with which antiquity still deceived us, perhaps it would not have been out of place for some outward sign, some light, non-burning flame like the one that brushed Numa's hair without singeing it, to prophesy my mission.[C1-N1] Does it not seem that heaven is beginning to distrust the earth? In truth, too many people are lying in wait for miracles, ready to catch them in the act. We shall see no more of them. C1-04 En cherchant à fixer le point le plus éloigné où puisse remonter la mémoire d’un homme de mon âge, je retrouve dans mon cerveau une impression qui date d’une époque où je ne devais pas avoir plus d’un an; je me vois encore dans la voiture de mon père, ébahi et enchanté des réjouissances qui eurent lieu lors de l’élection de Charles d’Outremont, comme prince-évêque de Liège. L’éclat du feu d’artifice et des illuminations, le bruit de la musique, les cris du peuple; tout cela brille encore devant mes yeux ou résonne à mes oreilles; ma grand’mère, il m’en souvient, me tint une grande partie de la nuit sur ses genoux, sans que ma petite imagination pût se calmer, et l’extrême lassitude me fit seule céder au sommeil. J’entre dans ces petits détails pour montrer avec quelle circonspection il faut se gouverner en présence des enfans, puisque des émotions, qu’on devrait croire bien fugitives, se gravent néanmoins dans de si jeunes esprits, et y laissent des traces que la vie entière n’efface point. In trying to determine the furthest point to which the memory of a man of my age can reach, I find in my mind an impression dating from a time when I cannot have been more than a year old. I can still see myself in my father's carriage, amazed and delighted by the festivities held on the election of Charles d'Outremont as prince-bishop of Liège. The brilliance of the fireworks and illuminations, the sound of the music, the cries of the people: all this still shines before my eyes or rings in my ears. I remember that my grandmother held me on her lap for much of the night, without my little imagination being able to calm itself; only extreme weariness made me surrender to sleep. I go into these small details to show how cautiously we must conduct ourselves in the presence of children, since emotions we might suppose to be quite fleeting nevertheless engrave themselves on such young minds and leave traces that a whole lifetime cannot erase. C1-05 Je dois dire également quelques mots d’un accident qui m’advint à sept ans : je me cassai la jambe en glissant sur la glace; peut-être fut-ce là le principe de mon goût pour la mécanique et la physique; une vie sédentaire s’accordait mal avec une imagination très active, très volage, et une grande vivacité de caractère; je satisfis à l’une et à l’autre par la culture des arts, la musique et la peinture, et par l’étude continuelle et passionnée des sciences que je viens de citer. Voici, par rapport à cet accident, un rapprochement singulier; c’est qu’il m’en arriva un du même genre il y a quelques années : je traversais le boulevard des Italiens lorsque deux chiens, lancés de toute leur vitesse, me heurtèrent violemment et me renversèrent; j’eus la cuisse démise et gardai long-temps le lit. Ne paraît-il pas bizarre que j’aie commencé et fini par ces deux accidens une carrière qui m’a fait parcourir toute l’Europe, et durant laquelle j’ai hasardé bien des fois ma vie impunément. Le nombre de mes voyages aériens s’élève à cinquante-neuf; certes, si j’avais cherché à prévoir les dangers que je pouvais courir, je ne les aurais point imaginés dans les causes des chutes que je viens de rapporter. I must also say a few words about an accident that happened to me at seven: I broke my leg while sliding on the ice. Perhaps this was the origin of my taste for mechanics and physics. A sedentary life sat ill with a very active, very restless imagination and a lively disposition. I satisfied both by cultivating the arts, music and painting, and by a continual, passionate study of the sciences I have just named. Here is a curious coincidence in connection with that accident: something of the same kind happened to me a few years ago. I was crossing the boulevard des Italiens when two dogs running at full speed struck me violently and knocked me down. I dislocated my hip and was confined to bed for a long time. Does it not seem strange that these two accidents should have marked the beginning and end of a career that took me all over Europe, during which I often risked my life without coming to harm? My aerial voyages number fifty-nine. Certainly, had I tried to foresee the dangers I might run, I should never have imagined them in the causes of the falls I have just described. C1-06 Condamné à peu marcher, je commençai mes études dans des dispositions très favorables; mais si quelque stimulant eût été nécessaire pour m’exciter, rien n’était propre à agir sur moi plus vivement que le spectacle triomphal d’un jeune Liégeois, dont je fus témoin à dix ans. Cette sensation produisit sur mon esprit un tel effet, que dans toute ma jeunesse je n’en pourrais point citer un pareil. Sans doute, les distributions de prix dans les collèges de Paris, et celle surtout du concours général, sont bien capables d’électriser de jeunes imaginations; cependant elles ne sauraient donner aux lauréats une aussi haute idée de l’importance que leurs concitoyens attachent à leur gloire naissante; ils recueillent les applaudissemens d’une assemblée : à Liège, ce sont les félicitations d’une ville; en France, c’est une famille qui s’honore de leur triomphe, à Liège, c’est la patrie. Aussi la couronne de laurier est-elle le but de l’ambition de tous les jeunes gens qui, après avoir fait leurs classes, vont étudier pendant deux ans la philosophie à l’université de Louvain. La ville natale du lauréat s’associe à son triomphe, et en retire un honneur insigne ; il y est ramené en grande pompe par les professeurs. Tous ses condisciples, à cheval et en manteaux bleus, vont à sa rencontre jusqu’à une lieue. Les magistrats l’attendent pour le féliciter et lui offrir, de la part de ses compatriotes, quelque vase de vermeil ou d’argent, et c’est au milieu des acclamations qu’il aborde le seuil paternel. On sent combien des tels hommages rendus à l’instruction sont propres à en répandre le goût, et à la propager jusque dans les moindres classes. Je ne serais point surpris que les Pays-Bas offrissent la population la plus généralement éclairée de l’Europe. Condemned to do little walking, I began my studies in a very favorable frame of mind. But had I needed any stimulus, nothing could have acted more powerfully on me than the triumphal spectacle honoring a young man of Liège that I witnessed at the age of ten. It made such an impression on my mind that I can recall nothing like it in all my youth. No doubt the prize-givings at the schools of Paris, and especially that of the general competition, are quite capable of electrifying young imaginations. Yet they cannot give the prizewinners so lofty an idea of the importance their fellow citizens attach to their budding glory. They receive the applause of an assembly; at Liège, the congratulations of a city. In France, a family takes pride in their triumph; at Liège, their country does. The laurel wreath is therefore the object of ambition for all the young men who, after completing their schooling, go to study philosophy for two years at the University of Louvain. The laureate's native city shares in his triumph and derives signal honor from it. His professors bring him home in great pomp. All his fellow students, on horseback and wearing blue cloaks, ride out a league to meet him. The magistrates await him to offer congratulations and, on behalf of his compatriots, some vessel of silver gilt or silver, and it is amid acclamations that he reaches his father's threshold. One can feel how well such honors paid to learning must encourage a taste for it and spread it even among the humblest classes. I should not be surprised if the Netherlands had the most generally enlightened population in Europe. C1-07 J’allai donc, comme les autres jeunes gens, suivre un cours de philosophie à Louvain. A mon retour je me liai d’amitié avec un homme fort aimable et fort instruit, dont le père avait inventé un miroir ardent, que j’aurai plus loin occasion de décrire. Cet homme était M. Villette, très habile et très renommé pour la confection des instrumens d’optique, et des différens appareils employés en physique; sa conversation développa en moi, à un très haut degré, l’amour, je dirai meme la passion de cette science. Un ecclésiastique m’en avait donné le goût plusieurs années auparavant. Je sentais d’une lieue à la ronde l’arrivée du vénérable abbé Henkart, toujours précédé d’une forte odeur de bouquinisme; en effet, vers quelque point cardinal qu’on lui trouvât le visage tourné dans son cabinet, on était certain de voir à sa droite l’Histoire ecclésiastique de Fleury, et le Matérialisme réfuté par lui-même à sa gauche, de meme qu’en regardant le nord au haut d’une carte, on a inévitablement d’un coté le levant et de l’autre le couchant. Après quelque début de conversation, où les mots de Pentateuque, Genèse, Deutéronome, etc., ne manquaient jamais de jouer un rôle, le bon abbé m’égayait par des récits plus amusans. Je restais la bouche béante lorsqu’il me disait qu’il avait vu des étincelles jaillir du nez d’un homme; on pense bien que mes yeux ne se détournaient plus du nez de mon interlocuteur, comme si le prodige allait se renouveler. Un jour, il me fit la description assez peu exacte d’un appareil électrique ; l’idée me vint de m’en procurer un, et je le possédai bientôt, mais de fort petite dimension. Like the other young men, then, I went to take a course in philosophy at Louvain. On my return I became friends with a very agreeable and learned man whose father had invented a burning mirror that I shall have occasion to describe later. This was M. Villette, highly skilled and renowned for making optical instruments and the various kinds of apparatus used in physics. His conversation developed in me, to a very high degree, a love, I might even say a passion, for that science. A clergyman had given me a taste for it several years earlier. I could smell the arrival of the venerable Abbé Henkart a league away, for he was always preceded by a strong odor of old books. Indeed, whichever point of the compass he happened to be facing in his study, one was sure to find Fleury's Ecclesiastical History on his right and Materialism Refuted by Itself on his left, just as, when one looks at a map with north at the top, east is inevitably on one side and west on the other. After an opening exchange in which the words Pentateuch, Genesis, Deuteronomy and so forth never failed to play a part, the good abbé would entertain me with more amusing stories. I listened open-mouthed when he told me that he had seen sparks leap from a man's nose. You may imagine that my eyes never left my companion's nose, as though the marvel were about to be repeated. One day he gave me a rather inaccurate description of an electrical apparatus. The idea came to me to obtain one, and before long I possessed one, though of very small dimensions. C1-08 On a peut-être remarqué quelquefois un jeune enfant, se mourant d’envie d’éveiller un gros dogue pour lui proposer de jouer ensemble, et retenu néanmoins par la crainte d’être mordu, tel j’étais devant mon appareil. Combien j’aurais voulu voir l’étincelle briller ! je n’osais cependant la faire sortir, j’avais peur de cette puissance remise en mes mains : j’allais et venais , calculant des chances de danger imaginaires; il me semblait qu’au premier tour de la machine, les éclairs allaient paraître et la foudre retentir. Heureusement mon perruquier vint me coiffer; je lui fis part de mes perplexités, je le mis de moitié dans mes connaissances d’électricité, et presque dans mes terreurs; la curiosité l’emporta : il approcha de l’appareil, et, avec toutes les précautions d’un canonnier peu exercé qui met de loin le feu à sa pièce, il fit jaillir une étincelle, et nous reculâmes; une seconde, une troisième, nous rassurèrent; et après quelques jours, le danger ne m’offrit plus qu’un jeu, puis une source d’études. Je m’en occupai effectivement avec tant d’opiniâtreté que, sans consulter aucun livre, je découvris la plupart des phénomènes électriques et des usages de l’appareil. Perhaps you have sometimes noticed a small child dying to wake a large mastiff and invite it to play, yet held back by the fear of being bitten. Such was I before my apparatus. How I longed to see the spark shine! Yet I dared not draw it out. I was frightened of this power placed in my hands. I went back and forth, calculating imaginary chances of danger. It seemed to me that, at the first turn of the machine, lightning would flash and thunder would crash. Fortunately, my hairdresser came to dress my hair. I told him of my perplexities, shared my knowledge of electricity with him, and almost my terrors as well. Curiosity won. He approached the apparatus and, with all the precautions of an inexperienced gunner firing his piece from a distance, made a spark leap out. We both drew back. A second and a third reassured us, and after a few days the danger had become no more than a game to me, then a source of study. Indeed, I pursued it so persistently that, without consulting any book, I discovered most of the electrical phenomena and uses of the apparatus. C1-09 Avant mon départ pour Louvain, je m’étais procuré les ouvrages de l’abbé Nollet et de Sigaud de Lafond ; les entretiens de M. Villette achevèrent de me tourner la tête, et je ne rêvai qu’expériences. Un jour, d’accord avec quelques jeunes gens, j’en fis une sur une troupe de danseurs et de danseuses formés en rond sous mes croisées; une des extrémités de la chaîne venait, à l’insu de la troupe, aboutir à mon appareil, dans une chambre basse; tout le monde fut à peine mis en place, que la secousse instantanée se fit sentir; chacun jeta un cri en même temps; les jeunes filles prirent la fuite, et, sans les rires de mes compères, on aurait attribué la commotion à la présence du diable. En peu de temps j’acquis de la renommée; je multipliai mes expériences en société; j’y apportai beaucoup de soin, de manière à ce que le succès ne fût jamais douteux, je devins le petit Charles de Liège, et j’eus la gloire d’attirer à ces expériences les premiers magistrats de ma ville, les deux bourgmestres en fonctions. Before leaving for Louvain, I had obtained the works of Abbé Nollet and Sigaud de Lafond. My conversations with M. Villette finished turning my head, and I dreamed of nothing but experiments. One day, in concert with a few young men, I performed one on a group of men and women dancing in a circle beneath my windows. Without the dancers' knowledge, one end of their chain led to my apparatus in a ground-floor room. Everyone had barely taken their places when the instantaneous shock was felt. Each cried out at the same moment. The young women ran away, and, had it not been for my accomplices' laughter, the shock would have been attributed to the presence of the devil. In a short time I acquired a reputation. I multiplied my experiments in company, taking such care over them that their success was never in doubt. I became the little Charles of Liège, and had the glory of attracting to these experiments the highest magistrates of my city, the two serving burgomasters. C1-10 Je ne sais si l’on a cherché à obtenir quelque résultat de l’électricité appliquée à la végétation. J’y ai soumis à cette époque des plantes diverses, dans l’espoir de hâter leur développement; mes essais ont été infructueux, je ne crois pas inutile de consigner ici cette observation. Je ne pense pas d’ailleurs qu’on puisse obtenir quelque succès de ce moyen, à cause du mode d’action de l’électricité, qui se porte tout entière, comme on le sait, à la surface des corps 1. I do not know whether anyone has tried to obtain results by applying electricity to vegetation. At that time I subjected various plants to it in the hope of hastening their development. My attempts were fruitless, and I do not think it useless to record that observation here. Nor do I believe that any success can be obtained by this means, because of the way electricity acts: as is well known, it passes entirely to the surface of bodies.[C1-N2] C1-11 Observer fut l’occupation continuelle de ma jeunesse; à ce don de la nature, à cette manie, si l’on veut, je joignais, malgré ma vivacité, une patience invincible. J’élevais dans ma chambre des insectes et des vers à soie. Aucun des progrès de leurs différentes métamorphoses n’échappait à mon attention : chenille, chrysalide, papillon, je les peignis tous à mesure qu’ils s’acheminaient vers des formes nouvelles. Je ne possédais aucune notion de cette partie de l’histoire naturelle : aussi ne parvenais-je à distinguer les espèces, dont j’ignorais les noms, que par les plantes dont ils se nourrissaient; j’appelais l’un, par exemple, le papillon de la carotte, l’autre le papillon de la pomme de terre. J’apportai à Paris ma collection de petites images, et crus émerveiller les membres de la société linéenne par la nouveauté de mes découvertes; je n’ai pas besoin d’ajouter combien mon ingénuité fit rire à mes dépens, et combien j’en ris moi-même en apprenant de quel temps datait l’histoire complète des vers à soie et des papillons. Observation was the continual occupation of my youth. To this gift of nature, this mania if you will, I joined, despite my liveliness, an invincible patience. I raised insects and silkworms in my room. No stage of their various transformations escaped my attention. Caterpillar, chrysalis, butterfly: I painted them all as they passed into new forms. I knew nothing of this branch of natural history, and so I could distinguish the species, whose names I did not know, only by the plants on which they fed. I called one, for example, the carrot butterfly, and another the potato butterfly. I brought my collection of little pictures to Paris and thought I would astonish the members of the Linnaean Society with the novelty of my discoveries. I need hardly add how much my innocence made them laugh at my expense, or how much I laughed myself on learning how long the complete history of silkworms and butterflies had been known. C1-12 Voici une autre observation, d’histoire naturelle moins arriérée peut-être que la précédente : je remarquai, un jour, sur l’eau qui remplissait une auge, une multitude de points noirâtres; j’approchai, et ces points disparurent; je m’éloignai, et la surface du liquide en fut couverte de nouveau; une nouvelle disparition eut lieu dès que je revins. Je ne concevais rien à ce phénomène singulier. Je répétai plusieurs fois la meme expérience, et je m’aperçus à la fin que ces points noirs étaient autant de cousins qui, encore renfermés dans leur étui, allaient au fond de l’eau. J’évitais d’apporter de l’ombre en m’approchant, de sorte que leur fuite soudaine était le résultat de leur vigilance; cette multitude d’yeux imperceptibles m’apercevaient simultanément, et je ne voyais plus rien. Here is another observation in natural history, perhaps less belated than the last. One day I noticed a multitude of dark specks on the water filling a trough. I approached, and the specks disappeared. I moved away, and the surface was covered with them again. Another disappearance took place as soon as I returned. I could make nothing of this peculiar phenomenon. I repeated the same experiment several times, and at last realized that these black specks were so many mosquitoes which, still enclosed in their cases, went to the bottom of the water. I took care not to cast a shadow as I approached, so their sudden flight was the result of their vigilance. This multitude of imperceptible eyes saw me all at once, and I could see nothing more. C1-13 Par un temps favorable, ces insectes, près d’éclore, arrivaient à la surface, portés dans leurs chrysalides diaphanes , selon ce que je viens de dire; la partie supérieure s’entr’ouvrait, et ils en sortaient en agitant de petites ailes brillantes, qu’ils évitaient de laisser mouiller; une dernière attache les retenait par en bas à l’étui, et pour s’en dégager, ils essayaient un léger balancement qui ne leur ôtât point l’équilibre. Cependant le moindre souffle les renversait, et ils étaient noyés en grand nombre. Pour ceux qui parvenaient à prendre l’essor sans toucher l’eau, leur salut était assuré; ils devenaient habitans de l’air, et continuaient leur existence dans ce nouvel élément. In favorable weather these insects, ready to emerge, came to the surface carried in their transparent chrysalises, as I have just described. The upper part split open, and they came out fluttering little shining wings, which they took care not to wet. One last attachment held them to the bottom of the case; to free themselves they tried a gentle swaying motion that would not upset their balance. Yet the slightest breath overturned them, and great numbers drowned. Those that managed to take flight without touching the water were safe. They became inhabitants of the air and continued their existence in this new element. C1-14 Quel plaisir singulier ne retirais-je pas de ces observations! Combien de fois, au retour du collège, n’ai-je point laissé inachevées les phrases de mes thèmes, pour épier la sortie d’un ver emprisonné! L’enveloppe venait à se fendre; à travers l’ouverture, l’insecte ou le papillon , développant d’abord les antennes rempliées sur son dos, puis s’élevant par degrés, se débarrassait de ses liens, faisait quelques pas en étendant ses ailes, et échappait enfin à la captivité. Je crus surprendre un jour au hasard un phénomène intéressant. Au moment où je m’attendais à voir sortir un papillon de la chrysalide, j’aperçus, à l’aide de ma vue perçante, une très petite mouche se faire une issue presque imperceptible; les naturalistes nomment, je crois, ichneumon, ce moucheron microscopique. La rencontre de deux insectes aussi petits semblerait presque un miracle, et la reproduction de l’espèce impossible, si la nature n’y avait pourvu : la première mouche qui s’échappe est un mâle, et chacune des autres, atteinte à l’instant même de sa sortie par la première, s’envole fécondée. What a peculiar pleasure I took in these observations! How often, on returning from school, did I leave the sentences of my exercises unfinished to watch for the emergence of an imprisoned grub! Its covering would split; through the opening, the insect or butterfly, first unfolding the antennae bent back over its body, then gradually rising, freed itself from its bonds, took a few steps while spreading its wings, and at last escaped captivity. One day I thought I had chanced upon an interesting phenomenon. Just when I expected to see a butterfly emerge from a chrysalis, my sharp eyesight detected a very small fly making an almost imperceptible opening for itself. Naturalists call this microscopic fly an ichneumon, I believe. The meeting of two insects so small would seem almost a miracle, and the reproduction of the species impossible, had nature not provided for it: the first fly to escape is a male, and each of the others, reached by the first at the very instant of its emergence, flies away fertilized. C1-15 Quoique je fusse vivement entraîné vers l’étude de la physique, je ne négligeais point la culture d’un art qui pouvait m’offrir un moyen d’existence, d’autant plus nécessaire que la fortune de mon père venait d’être compromise par l’exploitation trop onéreuse d’une houlière. Si je n’avais de passion que pour la physique, j’avais du moins un goût très vif pour la peinture ; et des succès assez brillans pouvaient encourager mes efforts. L’école de peinture de Liège donna pour sujet de composition Apollon tuant le serpent Python. J’obtins le prix, qui consistait en une médaille d’or; elle me fut offerte des mains de M. le prince de Welbruck, dans une séance solennelle de la société d’émulation. Although I was strongly drawn to the study of physics, I did not neglect the cultivation of an art that might offer me a livelihood, all the more necessary because my father's fortune had just been imperiled by the excessive cost of working a coal mine. If physics was my only passion, I had at least a very strong taste for painting, and some rather brilliant successes to encourage my efforts. The painting school at Liège set Apollo Slaying the Serpent Python as the subject of a composition. I won the prize, a gold medal, which Prince Welbruck presented to me with his own hands at a formal meeting of the Society of Emulation. C1-16 Cependant ce n’était pas de ce côté que mes parens avaient voulu diriger ma carrière. Un bénéfice ecclésiastique existait dans la famille, on m’aurait vu prendre la robe avec plaisir; pour que j’en devinsse héritier. Tout me manquait, je le confesse, pour ce genre de vocation. Je résolus donc de donner un libre cours à mes inclinations, et de chercher un plus grand théâtre pour mon instruction. M. Brisson professait alors au Collège de France; ce physicien était le neveu de l’abbé Nollet, professeur des enfans de France, et qui avait ressuscité dans ce pays le goût des sciences physiques; c’est surtout par l’ordre introduit dans leurs élémens qu’il leur avait été utile. M. Villette, ami de l’abbé Nollet, m’encouragea à me rendre à Paris pour profiter des leçons de MM. Brisson et Charles, et me donna une lettre de recommandation pour M. Pascal-Tasquin, facteur des clavecins du roi. Ayant ainsi la peinture pour ressource et la physique pour objet d’étude et de divertissement, mes préparatifs furent bientôt faits, et je me disposai à quitter la ville de Liège. Yet this was not the direction in which my parents had wished my career to go. There was an ecclesiastical benefice in the family, and they would have been pleased to see me take holy orders so that I might inherit it. I confess that I lacked everything needed for that kind of vocation. I therefore resolved to give free rein to my inclinations and seek a wider field for my education. M. Brisson was then teaching at the Collège de France. This physicist was the nephew of Abbé Nollet, tutor to the royal children, who had revived the taste for the physical sciences in France. His chief service to them had been to bring order to their elementary principles. M. Villette, a friend of Abbé Nollet, encouraged me to go to Paris to attend the lectures of MM. Brisson and Charles, and gave me a letter of introduction to M. Pascal-Tasquin, maker of the king's harpsichords. With painting as my means of support and physics as the object of my study and amusement, my preparations were soon complete, and I made ready to leave the city of Liège. C1-17 Mais puis-je ainsi m’éloigner de ma ville natale, sans lui consacrer quelques pages? Walter Scott en a introduit la description dans son tableau du règne de Louis XI, je ne saurais faire moins que le romancier écossais; d’ailleurs, Liège, désormais perdue dans le royaume des Pays-Bas, n’aura pas peut-être d’histoire particulière, et je ne sache point de Liégeois qui ait eu occasion d’en parler dans des publications faites en France. L’histoire du charbon de terre s’y lie naturellement; or, je le demande, un volume suffirait-il dignement à l’éloge du charbon de terre, aujourd’hui qu’il donne la vie à des milliers de machines à vapeur, que nous aspirons à couvrir nos cités de sa fumée épaisse et noirâtre, et que sa chaleur épurée commence à vivifier l’âtre du pauvre et le foyer du bourgeois! Dans ce siècle industriel, c’est une bonne fortune que d’être né au milieu de la houille, et de pouvoir décrire les procédés de son extraction. But can I leave my native city in this way without devoting a few pages to it? Walter Scott introduced a description of it into his picture of the reign of Louis XI; I can hardly do less than the Scottish novelist. Besides, Liège, now lost within the Kingdom of the Netherlands, may perhaps have no history of its own, and I know of no native of Liège who has had occasion to speak of it in works published in France. The history of coal is naturally connected with it. And I ask you, would a single volume suffice to praise coal as it deserves, now that it gives life to thousands of steam engines, that we aspire to cover our cities with its thick, blackish smoke, and that its purified heat is beginning to enliven the poor man's hearth and the bourgeois fireside? In this industrial age, it is a piece of good fortune to have been born among the coalfields and to be able to describe the methods of extracting coal. C1-N1 Je saisis du moins cette occasion de rappeler que cette même année 1763, le théâtre de l’Opéra fut la proie des flammes; mais j’avoue que je ne fais nullement honneur de cet accident à ma naissance. I take this opportunity, at least, to recall that in that same year, 1763, the Opéra theater was consumed by flames. But I admit that I in no way credit my birth with that accident. C1-N2 Voici ce que je trouve, sur ce sujet, dans le petit Manuel de physique de M. Bailly : « On sait que l’électricité active la végétation, augmente la transpiration des animaux, l’évaporation des fruits, des feuilles, en général de tous les corps. Les décharges électriques changent aussi la couleur de certaines fleurs délicates, et produisent une multitude de combinaisons et de décompositions chimiques. » Here is what I find on this subject in M. Bailly's little Manual of Physics: “It is known that electricity stimulates vegetation, increases perspiration in animals, and evaporation from fruits, leaves and, in general, all bodies. Electrical discharges also change the color of certain delicate flowers, and produce a multitude of chemical combinations and decompositions.” Chapter II C2-01 Je ne veux ni faire l’histoire de Liège, ni en donner la description topographique, mais notre forme actuelle de gouvernement m’engage à dire quelques mots de celui de cette ville, ainsi que de ses anciennes franchises. Qui n’a pas lu ces cris de ralliement, rappelés par les Liégeois dans Walter Scott : « Nos libertés, nos privilèges ou la mort! » Qui n’a point lu que les Liégeois étaient les mutins les plus indomptables, sans excepter meme les Gaulois! Ces privilèges, ces libertés, dont les Liégeois se montraient si jaloux, méritaient, il faut l’avouer, tout le courage, toute la persévérance qu’ils mirent à les défendre; on sera sans doute étonné d’apprendre que ces droits comprenaient, depuis des siècles, ce qui constitue en France, au dix-neuvième siècle, l’ordre légal et le gouvernement représentatif. I have no wish either to write the history of Liège or to describe its topography. But our present form of government prompts me to say a few words about that of the city, and about its ancient liberties. Who has not read those rallying cries recalled by the people of Liège in Walter Scott: ‘Our liberties, our privileges, or death!’ Who has not read that they were the most untamable of rebels, not even excepting the Gauls? These privileges, these liberties, of which the people of Liège were so jealous, deserved, we must admit, all the courage and perseverance with which they defended them. Readers will doubtless be surprised to learn that, for centuries, these rights had included what, in nineteenth-century France, constitutes lawful order and representative government. C2-02 Je laisse l’ancien privilège delà noblesse; celui de tous qui peut être le moins contesté, et qui était en même temps le moins réclamé, puisque, étant commun à tous les habitans de Liège, il ne procurait aucune distinction particulière. Les autres privilèges excluaient la confiscation, dont la loi barbare a long-temps entaché nos codes, et consacraient la liberté individuelle. I pass over the ancient privilege of nobility, the least disputable of all and at the same time the least insisted upon, since it was shared by every inhabitant of Liège and conferred no particular distinction. The other privileges ruled out confiscation, that barbarous law which so long stained our legal codes, and upheld individual liberty. C2-03 Ainsi, un habitant de Liège qui était condamné à mort pour crime, perdait l’honneur et la vie, mais ses biens restaient à ses héritiers. Thus, an inhabitant of Liège condemned to death for a crime lost his honor and his life, but his property remained with his heirs. C2-04 Les Liégeois ne pouvaient être arrêtés pour dettes qu’en vertu d’un jugement de condamnation, rendu par juge compétent, et ils ne pouvaient l’être pour crime qu’en vertu d’un décret de prise de corps, excepté le crime d’État. The people of Liège could not be arrested for debt except under a judgment delivered by a competent judge; nor, except in cases of crimes against the state, could they be arrested for a crime without a warrant for their arrest. C2-05 Quant aux maisons situées dans les cloîtres, ou autrement dans les immunités des églises collégiales et des monastères, elles étaient franches: c’est-à-dire que, de quelque crime qu’on fût coupable, on ne pouvait y être arrêté. As for houses within cloisters, or otherwise within the privileged precincts of collegiate churches and monasteries, they were places of sanctuary: whatever crime a person had committed, he could not be arrested there. C2-06 Lorsqu’un bourgeois, taxé de quelque crime qui méritait une peine afflictive ou le bannissement, était décrété de prise de corps, l’on ne pouvait l’arrêter dans les maisons bourgeoises sans l’assistance de la clef magistrale, que les bourgmestres ne pouvaient refuser lorsqu’on leur présentait le décret. When a citizen accused of a crime punishable by bodily penalty or banishment was made the subject of an arrest warrant, he could not be seized in a citizen’s house without the assistance of the magistrates’ key, which the burgomasters could not refuse when the warrant was presented to them. C2-07 Enfin, le premier des droits de la ville de Liège était que le prince ne pouvait, en aucun cas, sous aucun prétexte, établir des impôts sur les biens ni sur les personnes de ses sujets, sans le consentement unanime des trois États. Finally, the foremost right of the city of Liège was that the prince could in no circumstances, and under no pretext, impose taxes on the property or persons of his subjects without the unanimous consent of the three Estates. C2-08 Le peuple, intéressé à consentir ce privilège, a toujours tâché de le maintenir. « Apprendre les choses à leurs sources, dit un écrivain de l’avant-dernier siècle; les malversations des officiers des princes de Liège ont engagé les Liégeois à créer pour la police, pour l’administration des deniers publics, et pour la conservation de leurs privilèges, usages et coutumes, deux magistrats (les bourgmestres), et à vouloir régler la forme de leur élection. S’imaginant être gardiens naturels de leur ville, ils ont cru qu’ils devaient l’être et qu’ils l’étaient des clef de ses portes. Ils se sont opposés autant qu’ils ont pu à la construction d’une citadelle qu’ils savaient être inutile pour la défense de la ville; voilà les quatre sources de ce nombre infini d’émotions populaires, de révoltes, de troubles, dont l’histoire de Liège est remplie, et qui font regarder les Liégeois comme des esprits inquiets, turbulens, séditieux , portés naturellement à la révolte, comme gens indisciplinés et indisciplinables, ennemis déclarés du bon ordre, de la tranquillité et de la paix. » The people, with an interest in securing this privilege, always strove to maintain it. ‘To trace things to their sources,’ says a writer of the century before last, ‘the misconduct of the officers of the princes of Liège led the people to create two magistrates, the burgomasters, for policing, administering public funds, and preserving their privileges, usages and customs; and to insist upon regulating the manner of their election. Imagining themselves the natural guardians of their city, they believed that they ought to be, and indeed were, the guardians of the keys to its gates. They resisted as far as they could the construction of a citadel which they knew to be useless for the defense of the city. These are the four sources of that endless number of popular disturbances, revolts and disorders with which the history of Liège is filled, and which cause its people to be regarded as restless, turbulent, seditious spirits, naturally inclined to rebellion; as people without discipline and incapable of receiving it, declared enemies of good order, tranquility and peace.’ C2-09 J’ai cru que les nombreux lecteurs de Quentin Durward, s’ils parcourent mon livre, liraient avec plaisir ces détails. Il est bien entendu que ni mes compatriotes ni moi n’acceptons les éloges des dernières lignes, que les premières réfutent suffisamment. Certes, si l’on se bornait à prétendre que les Liégeois ont la tète chaude et les esprits faciles à émoustiller, il me serait difficile de ne pas me joindre à cette opinion, quoique ces qualités appartiennent bien plutôt à des habitans du Midi qu’à, ceux du Nord; peut-être doivent-elles d’autant plus surprendre dans ce pays, qu’on y a moins l’habitude de cette liqueur mousseuse et pétillante dont la Champagne est la patrie, et qui semble agir si peu sur les lourds Champenois. I thought that the many readers of Quentin Durward, should they look through my book, would enjoy these details. It goes without saying that neither my compatriots nor I accept the compliments in those last lines, which the earlier ones sufficiently refute. Certainly, if the claim went no further than that the people of Liège are hotheaded and easily stirred, I should find it difficult not to agree, although these qualities belong much more readily to southerners than to people of the North. Perhaps they are all the more surprising in this country because we drink less of that foaming, sparkling liquor whose homeland is Champagne, and which seems to have so little effect on the ponderous people of that province. C2-10 La mousse qui ne pétille pas, mais qui s’élève avec majesté dans nos larges verres, est celle que produit la double fermentation du houblon et de l’orge. Liège peut être citée, tout à la fois, comme une vaste houillère et comme une vaste brasserie ; les produits de ces deux genres d’exploitation y représentent, pour ainsi dire, le feu et l’eau. Boire à Liège de l’eau crue, quelque bonne qu’elle puisse être, est une espèce d’horreur générale. Les enfans apprennent à sucer la bière avec le lait, et lorsqu’il manque aux nourrices, qui sont ordinairement leurs mères, la bière leur en tient lieu. The foam that does not sparkle, but rises majestically in our broad glasses, is produced by the double fermentation of hops and barley. Liège may be described at once as an immense coal mine and an immense brewery; the products of these two industries represent, so to speak, fire and water. Drinking plain water at Liège, however good it may be, inspires a kind of universal horror. Children learn to suck beer along with their milk; and when their nurses, who are usually their mothers, have no milk, beer takes its place. C2-11 Le charbon de terre ou la houille est, de même, le seul combustible en usage, et personne ne s’en fait faute ; à Liège, les pauvres ont du moins la certitude de ne mourir ni de soif ni de froid. Ce mode de chauffage économique commence depuis quelques années à prendre faveur en France; mais la plupart des Parisiens qui en font usage, comme de beaucoup d’autres objets de consommation, sans se douter souvent du prix auquel on les obtient, sont loin d’imaginer les peines, les travaux, les dangers qu’exige l’extraction de cette pierre noire, vendue à si bon marché. Tandis qu’ils en ressentent l’ardente et paisible chaleur, je puis bien, ce me semble, profiter de l’occasion pour leur en faire l’histoire abrégée. Ce sont là de ces connaissances pratiques que l’on ne saurait trop répandre, et par conséquent trop souvent reproduire; dans les livres de sciences, elles ne profitent qu’aux esprits studieux; il faut, toutes les fois qu’il est possible, les placer sur le passage des gens du monde; il devrait en être ainsi d’un grand nombre de connaissances générales qu’on ferait sortir de leur spécialité, et qui, sans qu’on s’en aperçût, finiraient par entrer dans les notions les plus communes et les plus vulgaires ; telle est la voie qui rend un peuple entier éclairé. Voici donc d’abord l’origine fabuleuse de la découverte du charbon de terre : Coal, likewise, is the only fuel in use, and no one goes without it. At Liège the poor are at least sure of dying neither of thirst nor of cold. This economical form of heating has begun to find favor in France in recent years. But most Parisians who use coal, as they use so many other articles of consumption, often without suspecting the cost at which they are obtained, have little idea of the hardship, labor and danger involved in extracting this black stone sold so cheaply. While they enjoy its fierce yet peaceful warmth, I may surely take the opportunity to give them a brief history of it. This is the sort of practical knowledge that cannot be spread too widely or repeated too often. In scientific books it benefits only studious minds; whenever possible, it must be placed in the path of people of society. The same should be done with a great deal of general knowledge, which could be brought out of its specialized fields until, without our noticing, it became part of the most ordinary and familiar understanding. That is the way to enlighten an entire people. First, then, here is the legendary origin of the discovery of coal. C2-12 Sous le règne d’Albert de Cuik, un certain vieillard, respectable par ses cheveux blancs et par sa barbe, couvert d’un habit blanc, passant, dit-on, par une rue appelée coché, dit à un certain forgeron, qui se plaignait de ce qu’en travaillant de toutes ses forces il ne gagnait rien ou du moins très peu de chose, par rapport à la grande dépense qu’il était obligé de faire en bois : « Allez-vous-en, mon ami, à la montagne voisine, où demeurent les moines, et vous y trouverez des veines noires d’une terre qui est très propre à chauffer le fer; » et dans le moment le vieillard disparut. Ce fut, suivant quelques chroniques, en 1200 que se passa cet événement, plus ou moins enjolivé par d’autres narrateurs. During the reign of Albert de Cuik, a certain old man, venerable for his white hair and beard and dressed in white, was passing, so the story goes, along a street called Coché. He spoke to a blacksmith who was complaining that, though he worked with all his strength, he earned nothing, or at least very little, because of the great expense of the wood he had to buy. ‘Go, my friend, to the neighboring mountain where the monks live, and there you will find black veins of an earth very well suited to heating iron.’ At that instant the old man vanished. According to some chronicles, this event took place in 1200; other narrators have embellished it to a greater or lesser degree. C2-13 On peut remarquer ici combien les hommes ont toujours été portés à donner une, origine merveilleuse aux découvertes importantes dont ils surprennent, par hasard, le secret à la nature ; ils semblent douter que de si grands bienfaits puissent dériver tout simplement de l’ordre du monde. Comment s’étonner du joug que la magie, sous des titres divers, a imposé si longtemps aux hommes avec succès, lorsqu’ils sont nés avec tant de pente à la superstition ! Deviner, d’ailleurs, comment la fable qu’on vient de lire a pu s’établir, n’est pas une chose fort difficile; elle le serait davantage si l’on n’y voyait pas' des moines figurer. Here we may observe how readily men have always given a miraculous origin to important discoveries whose secret they happen to catch from nature. They seem to doubt that such great benefits could arise quite simply from the order of the world. How can we be surprised at the yoke that magic, under its various names, has so long and so successfully imposed upon mankind, when men are born with such an inclination to superstition? Besides, it is not very difficult to guess how the tale we have just read might have arisen. It would be more difficult if no monks appeared in it. C2-14 Un écrivain a voulu donner une explication naturelle du fait, en soupçonnant qu’on a pris le mot qui signifie ange, pour celui qui, dans la meme langue, signifie un Anglais. Le vieillard serait alors un passager anglais. Cette interprétation a donné lieu d’examiner auquel des deux peuples, des Anglais ou des Liégeois, appartenait la priorité de l’emploi du charbon de terre; et je suis bien aise, pour l’honneur de ma ville natale, que cet avantage lui soit demeuré; ainsi, elle est la première de l’Europe qui ait connu la houille *, et qui en ait fait usage. Cela devait être naturellement : les Liégeois ne marchent, à proprement parler, que sur une immense houillère; depuis six siècles et plus qu’on tire du charbon des mines situées aux environs de la ville, à peine s’aperçoit-on que l’on commence à en extraire; 'aussi est-il moins question de trouver une mine que d’en trouver une bonne, et qui ne soit point exposée à l’eau. One writer sought a natural explanation for the event, suggesting that the word meaning angel had been mistaken for the word which, in the same language, means an Englishman. The old man would then have been an English traveler. This interpretation prompted an inquiry into which of the two peoples, the English or the people of Liège, had been the first to use coal. I am glad, for the honor of my native city, that the distinction remained with it: Liège was thus the first city in Europe to know coal and to use it.[C2-N1] This was only natural. Its inhabitants walk, quite literally, upon an immense coalfield. For six centuries and more, coal has been taken from mines around the city, and one can scarcely tell that extraction has begun. The question is therefore less one of finding a mine than of finding a good one, not exposed to flooding. C2-15 Lorsqu’on s’est déterminé sur le choix de l’endroit, on commence par y creuser un puits de quinze, dix-huit ou vingt pieds de diamètre, et à mesure que l’on avance, on le mure, c’est-à-dire que l’on commence ces puits par où l’on finit les puits ordinaires, par la mardelle. Once a site has been chosen, work begins by sinking a shaft fifteen, eighteen or twenty feet in diameter, lining it with masonry as the digging proceeds. In other words, these shafts are begun where ordinary wells are finished: at the wellhead. C2-16 On les creuse le plus qu’il est possible, et lorsqu’on est enfin parvenu à l’endroit auquel le maître de l’entreprise croit devoir se fixer, on y place les fondemens du puits. Que l’on ne s’imagine pas qu’il est question de quarante, cinquante, soixante, cent pieds de profondeur, les moins profonds en ont pour l’ordinaire deux cents, d’autres trois cents, plusieurs quatre à sept cents et même jusqu’à deux mille pieds. They are sunk as deep as possible, and when at last the point is reached at which the proprietor thinks it best to stop, the foundations of the shaft are laid. Do not imagine that we are speaking of forty, fifty, sixty or a hundred feet in depth. The shallowest are ordinarily two hundred feet deep; others are three hundred, several from four to seven hundred, and some as much as two thousand feet. C2-17 Ces puits sont couverts d’un hangar, non seulement assez spacieux pour les garantir des eaux de la pluie, mais encore pour mettre à couvert les hommes et les chevaux qui sont nécessaires pour tirer la vidange du puits pendant qu’on le creuse ; ce qui se fait par une machine appelée en langage du pays hernaz, tournée par plusieurs chevaux. These shafts are covered by a shed large enough not only to keep out the rain but also to shelter the men and horses needed to haul out the spoil while the shaft is being dug. This is done by a machine known in the local language as a hernaz, turned by several horses. C2-18 Les mineurs, à juger d’après nos idées communes, sont en meme temps les plus intrépides et les plus malheureux des mortels ; arrivés au point que j’ai indiqué, ils se transforment véritablement en lapins ou en blaireaux, c’est-à-dire qu’a près avoir ouvert le sein de la terre, il faut qu’ils s’ouvrent des routes pour aller fouiller ses veines. La gravure que j’ai jointe ici et dont les proportions sont celles de la houillère du Berger qui appartenait à mon père, mettra tout d’un coup le lecteur au fait de leur genre de travail (Yoy. PL /). Les raies noires représentent les couches de charbon, les blanches celles dont le charbon a été extrait, les mi-parties noires et mi-parties blanches celles qui ne sont qu’entamées; enfin les autres couleurs indiquent les couches de terre ou de pierre plus ou moins épaisses qui séparent les veines. Judged by our ordinary ideas, miners are at once the most intrepid and the most unfortunate of mortals. Once they have reached the point I have described, they truly turn into rabbits or badgers: having opened the breast of the earth, they must open paths for themselves to explore its veins. The engraving I have included here, whose proportions are those of the Berger colliery that belonged to my father, will show the reader their kind of work at a glance. (See Plate I.) The black bands represent the seams of coal; the white ones, those from which the coal has been extracted; the bands partly black and partly white, those only begun. Finally, the other colors indicate the thicker or thinner layers of earth or stone separating the seams. C2-19 Les ouvriers s’attachent donc à ces veines, se font un trou comme ils peuvent, l’élargissent, le haussent et n’épargnent rien pour tâcher de se mettre dans la situation la moins gênante ; mais celle qui l’est le moins l’est toujours extrêmement. Ils la trouvent commode lorsque, couchés sur le côté gauche, ils peuvent, en pliant le cou, tenir leurs marteaux de la main droite et s’en servir. Ils avancent de cette manière tant que la veine fournit, et les corridors souterrains qui en résultent ont quelquefois plus d’une demi-lieue de longueur; mais jamais plus de trois ou quatre pieds d’élévation ; avant d’arriver à l’endroit où le travail s’est arrêté la veille, les ouvriers ont donc à parcourir tout ce trajet sur les genoux et sur les mains, et on vient de voir dans quelle posture ils travaillent, de sorte qu’il leur est impossible, pendant qu’ils sont à l’ouvrage, de se mettre debout; avant de satisfaire cette envie, si elle prenait à quelques uns, ils seraient obligés de marcher courbés ou de ramper une demi-heure au moins, pour franchir la distance qu’ils ont mise derrière eux en venant. The workmen therefore follow these seams, making a hole as best they can, widening it and raising its roof, sparing no effort to put themselves in the least cramped position possible. But even the least cramped is always extremely so. They think themselves comfortable when, lying on their left sides and bending their necks, they can hold and use their hammers in their right hands. They advance in this way as long as the seam yields coal, and the resulting underground passages sometimes run for more than half a league, though they are never more than three or four feet high. Before reaching the place where the previous day’s work stopped, the men must therefore cover this whole distance on their hands and knees. We have just seen the posture in which they work, so it is impossible for them to stand upright while at their labor. Before satisfying that desire, should any of them feel it, they would have to walk bent double or crawl for at least half an hour to cover the distance they had left behind them on the way in. C2-20 A mesure qu’ils coupent la pierre végétale, leurs enfans, leurs seuls compagnons, la voiturent sur le bord de la veine. A peine ces enfans ont-ils atteint l’âge de neuf à dix ans, qu’on les descend dans les fosses. Apprendre à marcher sur les mains en même-temps que sur les pieds est leur premier exercice; ils mettent le charbon dans des espèces de petits chariots, ou même de traîneaux, auxquels sont attachées des ,bretelles qu’ils se passent au cou, et les traînent ensuite, marchant sur leurs pieds et sur leurs mains, armés à cet effet de petits bancs ou béquilles à deux pieds, jusqu’au burre, d’où la houille est ensuite tirée par de grandes grues et d’autres machines. Ces enfans, ainsi courbés, vont avec une vitesse incroyable; au bout de quinze jours, cet exercice est pour eux un amusement, et un jeu auquel ils se plaisent beaucoup. As they cut this vegetable stone, their children, their only companions, carry it to the edge of the seam. These children are scarcely nine or ten before they are sent down into the pits. Their first exercise is to learn to walk on their hands as well as their feet. They put the coal into little carts, or even sledges, fitted with straps which they pass around their necks. Then, walking on hands and feet, their hands supported for the purpose by little two-legged stools or crutches, they drag them to the burre, or shaft, from which the coal is raised by large cranes and other machines. Bent over in this way, the children move with incredible speed. After a fortnight, the exercise is an amusement to them, a game in which they take great pleasure. C2-21 Les mineurs entrent dans la fosse à six heures du matin, pour en sortir à midi; d’autres à midi pour en sortir à six heures du soir. Si ces puits, lorsqu’on y plonge d’en haut ses regards, offrent un aspect effrayant par leur profondeur et par l’obscurité, on s’imagine que ce doit être un spectacle assez divertissant que de voir les mineurs à leur sortie. Qu’on se les représente s’élançant de leurs paniers sur le sol, pères et enfans, tous portant sur la tête une chandelle enfoncée dans un morceau de terre glaise, seul moyen de remplacer le jour dans ces routes ténébreuses; tous couverts d’un mâchurage si noir, que nos .charbonniers des ports de Paris seraient, pour me servir d’une expression à la mode, des fashionnables de blancheur à côté d’eux, et l’on jugera qu’un tel spectacle offre une parodie assez vraisemblable des diables sortant de l’enfer. The miners enter the pit at six in the morning and leave at noon; others enter at noon and leave at six in the evening. If these shafts, viewed from above, look terrifying in their depth and darkness, one may imagine that the miners’ emergence must offer a rather entertaining spectacle. Picture them springing from their baskets onto the ground, fathers and children, each carrying on his head a candle stuck into a lump of clay, their only substitute for daylight in those dark passages. All are so blackened that the coalmen of the Paris quays would, to use a fashionable expression, be fashionables of whiteness beside them. You will judge that such a spectacle offers a fairly convincing parody of devils coming out of hell. C2-22 Les femmes ne descendent jamais dans les fosses; la plupart, à qui l’on donne le nom de botteresses, s’occupent de vendre au petit peuple , par hottées, le charbon que coupent leurs maris, et s’adonnent d'ailleurs aux soins du ménage; ce sont autant de Proserpines à qui de' noirs Plutons prodiguent des baisers dont l’empreinte reste visible ; on peut même croire que les caresses conjugales offrent le plus doux délassement de ces hommes laborieux, puisque tous possèdent de nombreux héritiers. The women never go down into the pits. Most of them, known as botteresses, sell the coal their husbands cut to the poorer people, carrying it in back-baskets; they also attend to the household. They are so many Proserpinas upon whom black Plutos lavish kisses that leave visible marks. Indeed, conjugal caresses may well be the sweetest relaxation of these hardworking men, since all of them possess numerous heirs. C2-23 Leur gain n’est point proportionné à leur pénible travail : vingt-six à trente sols était leur salaire il y a soixante-dix ans; de nos jours il ne s’élève pas plus haut, eu égard à la diminution des valeurs numéraires depuis cette époque; ils reçoivent de cinquante sous à trois francs par jour, et c’est pour une aussi faible récompense que des hommes, non seulement se livrent à un métier si difficile, mais encore s’exposent à tant de dangers! Their earnings bear no proportion to their arduous labor. Seventy years ago their wage was twenty-six to thirty sols; today it is no higher when one allows for the decline in the value of money since that time. They receive from fifty sous to three francs a day. For so meager a reward, men not only undertake so difficult a trade but expose themselves to so many dangers! C2-24 Les personnes qui gagnent leur vie à ce métier avaient en effet à lutter autrefois contre deux terribles ennemis : l’eau et le feu. Ce dernier n’est plus à craindre, ou l’est beaucoup moins qu’autrefois ; il faut dire cependant quel péril il faisait courir, et par quel moyen assez bizarre on le combattait. Those who earn their living at this trade formerly had to contend with two terrible enemies: water and fire. The latter is no longer to be feared, or is much less so than formerly. Yet I must describe the danger it posed and the rather curious means by which it was fought. C2-25 Les exhalaisons de l’eau et celles de la terre n’ayant pas assez de force pour s’évaporer de ces conduits souterrains, et pour gagner l’ouverture de la fosse, elles y restent, s’y assemblent, et s’échauffent insensiblement par le mélange des émanations sulfureuses qui s’y joignent. Lorsque cette vapeur inflammable est poussée vers quelqu’une des chandelles dont chaque ouvrier est muni, elle prend feu avec autant de promptitude que la poudre, et il en sort une fumée de couleur de souffre , très puante, et capable de suffoquer tous ceux qui s’y trouvent exposés. Voici le remède singulier apporté autrefois à cet inconvénient : le feu dont je viens de parler, n’étant fomenté et entretenu que par l’air, il est nécessaire de le battre et de l’agiter pour diviser les soufres dont il est chargé. De la toile de chanvre non roui, qui n’avait pas été lavée, suffisait pour garantir les assaillans contre la flamme souterraine*, alors, s’armant de verges et de bâtons, ils l’attaquaient, la frappaient, la poursuivaient en tous sens, jusqu’à ce qu’elle se dissipât avec l’air qui la transportait. The exhalations from water and earth, lacking the force to escape from these underground passages and reach the mouth of the pit, remain there, gather together, and gradually grow hot through the admixture of sulfurous emanations. When this inflammable vapor is driven toward one of the candles carried by each workman, it catches fire as quickly as gunpowder and gives off a sulfur-colored smoke, very foul-smelling and capable of suffocating everyone exposed to it. Here is the peculiar remedy formerly employed against this danger. Since the fire I have described is fed and sustained only by air, it must be beaten and stirred to disperse the sulfur with which the air is charged. Unwashed cloth made of unretted hemp was enough to protect the attackers against the subterranean flame. Armed with rods and sticks, they then attacked it, struck it and pursued it in every direction until it dispersed with the air that carried it. C2-26 Un moyen très simple prévient depuis un grand nombre d’années, tant de péril et d’embarras : à quelque distance du puits de la mine on construit un tuyau de briques, qui est élevé à près de cent pieds de terre; au dessous s’étend très avant dans la mine, un puits d’air (/ig. 1.) muré comme le premier, mais d’un diamètre beaucoup plus petit. Par ce conduit, on fait descendre et monter sans cesse un brasier ardent qui établit et entretient dans la fosse un courant continuel nécessaire à la respiration. For many years a very simple means has prevented all this danger and trouble. At some distance from the mine shaft, a brick chimney is built to a height of nearly a hundred feet above ground. Beneath it an air shaft extends far into the mine (fig. 1), lined with masonry like the first shaft but much narrower. A burning brazier is continually lowered and raised through this passage, establishing and maintaining in the pit the constant current of air necessary for breathing. C2-27 L’autre ennemi, que l’on a bien trouvé le moyen de contenir, mais non de vaincre tout-àfait, c’est l’eau. On sait que les entrailles de la terre récèlent partout ce liquide ; en beaucoup d’endroits il est amassé dans des réservoirs plus ou moins vastes, que les mineurs nomment des bains. Quelques coups de marteaux donnés imprudemment suffisent pour lui procurer une issue par où il s’écoule avec tant de violence qu’il est impossible de lui échapper, lorsque le bain se trouve un peu au dessus du niveau inférieur de la veine. De grands malheurs sont quelquefois résultés de la rupture soudaine de la dernière digue qui la retenait. Aussi les mineurs mettent-ils une bien grande attention à connaître d’avance quels lieux peuvent contenir des réservoirs ; l’expérience, qui se transmet de père en fils, les a rendus si habiles en cette partie, qu’ils connaissent, à un coup de marteau, la distance à laquelle ils sont de l’eau. The other enemy, which a means has been found to contain but not entirely to conquer, is water. We know that the earth’s interior holds this liquid everywhere. In many places it gathers in larger or smaller reservoirs which the miners call baths. A few imprudent blows of the hammer are enough to give it an outlet through which it rushes with such violence that escape is impossible when the bath lies a little above the lower level of the seam. Great disasters have sometimes followed the sudden breaking of the last barrier that held it back. Miners therefore take the greatest care to discover in advance which places may contain reservoirs. Experience passed down from father to son has made them so skilled in this that a blow of the hammer tells them how far they are from water. C2-28 L’histoire récente du dévouement du brave Coffin, atteste pourtant que cette habileté peut encore être mise en défaut 1. Yet the recent story of the brave Coffin’s devotion shows that even this skill can fail.[C2-N2] C2-29 Voici une autre précaution, qui donne le moyen d’interroger plus sûrement le danger, et d’en triompher. Se prépare-t-on à entamer une veine, on la perce auparavant avec une tarière longue de plusieurs pieds : un homme se tient prêt avec des paquets d’étoupe; aussitôt que l’eau paraît, la tarière est retirée, le trou bouché dans toute sa profondeur, et la veine abandonnée. Au contraire, l’eau ne se montret-elle point, on entame la veine et, à l’endroit que la tarière a cessé d’atteindre, on recommence le même essai, et ainsi d’essais en essais jusqu’à l’extrémité opposée de la veine. Here is another precaution that allows the danger to be tested more securely and overcome. Before beginning a seam, the men bore into it with an auger several feet long. A man stands ready with bundles of tow; as soon as water appears, the auger is withdrawn, the hole is plugged along its entire depth, and the seam abandoned. If, on the contrary, no water appears, work begins on the seam. When the point reached by the auger has been passed, the same test is repeated, and so on, test after test, to the other end of the seam. C2-30 Ces masses, ces courans d’eau, qui débouchent impétueusement dès qu’ils trouvent une voie, représentent pour ainsi dire le jet rapide du sang qui s’élance d’une artère déchirée; mais il se trouve aussi dans l’intérieur de la terre, comme dans le corps humain, une multitude infinie de petites veines que mille accidens peuvent rompre, et rompent incessamment sans entraîner de grands dangers. L’eau qui résulte ainsi, du suintement et de sources diverses, s’amasse, se réunit dans le fond de la fosse, et c’est à l’aide d’un grand baquet qu’on l’en tirait autrefois. Mais les perfectionnemens de la mécanique et l’emploi si puissant de la vapeur ont rendu ce travail plus facile et moins dispendieux. These masses and currents of water, bursting out impetuously as soon as they find a passage, resemble the swift jet of blood from a torn artery. But within the earth, as within the human body, there is also an infinite multitude of little veins which a thousand accidents may rupture, and do rupture continually, without producing great danger. The water from this seepage and from various springs collects at the bottom of the pit. Formerly it was raised in a great tub, but improvements in machinery and the powerful use of steam have made this work easier and less expensive. C2-31 Mon père fut un des premiers qui essaya d’adapter à cet usage une machine à vapeur. L’eau qui remplissait un burre voisin trouva moyen de s’infiltrer par une veine, et ensuite de déborder en abondance dans le burre du Berger. Ce fut un bonheur inespéré pour le propriétaire du burre, auquel celui de mon père servit de décharge; il put exploiter sa mine et fit fortune , tandis que cet événement fut la cause de la ruine de mon père. On ne cherchait pas ordinairement à lutter contre l’envahissement de l’eau une fois bien établie, et on la laissait en pleine possession de la mine, dont l’exploitation était abandonnée aussitôt ; c’est ainsi qu’en agirent les associés de mon père. Lui seul entreprit de surmonter cet obstacle capital, mais ses ressources pécuniaires, bien qu’il eût une fortune honnête, devinrent insuffisantes. Qu’il me soit permis du moins de me divertir, pour l’argent qu’il y perdit, de la construction d’une énorme machine à vapeur qui pompa de grandes quantités d’eau, mais qui mourut à la peine, comme on le dirait d’un pauvre homme. Qu’on imagine une chaudière, grande comme une chambre de quinze à dix-huit pieds; un bruit effroyable, qu’on entendait d’un demi-quart de lieue, et dont les enfans étaient épouvantés; enfin d’épaisses colonnes de fumée, ne provenant pas moins de la vapeur qui s’échappait par plusieurs fissures que'du foyer. Toute la machine tremblait continuellement, et semblait une maison prête à se renverser, tant les rouages étaient grossiers et imparfaits! On aurait fourni peu de temps sans doute à son énorme consommation de combustible, s’il n’eût été pris à son pied même. Quelle distance de cette grossière construction à ces pompes modernes, où l’on établit la puissance d’un pouce carré, et où une ligne donne un effort calculé. My father was one of the first to attempt to adapt a steam engine to this purpose. Water filling a neighboring shaft found a way to seep through a seam and then flood abundantly into the Berger shaft. This was an unexpected stroke of luck for the owner of the neighboring shaft, for which my father’s now served as a drain. He was able to work his mine and made a fortune, while the same event ruined my father. Ordinarily, no attempt was made to resist the invasion of water once it had firmly established itself. It was left in full possession of the mine, whose workings were immediately abandoned. That was what my father’s partners did. He alone undertook to overcome this formidable obstacle, but his financial resources, though he possessed a respectable fortune, proved insufficient. Let me at least take some amusement, in return for the money he lost, in describing the construction of an enormous steam engine which pumped out great quantities of water but died of the effort, as one might say of a poor man. Imagine a boiler as large as a room fifteen to eighteen feet across; a frightful noise, audible an eighth of a league away and terrifying to children; and thick columns of smoke, rising as much from the steam escaping through several cracks as from the furnace. The whole machine shook continually and looked like a house about to collapse, so crude and imperfect was its mechanism! Its enormous appetite for fuel could surely not have been supplied for long had that fuel not been taken from directly beneath it. What a distance separates this crude construction from modern pumps, in which the power of a square inch is established and a line yields a calculated force! C2-32 La machine, comme je l’ai dit, n’y put tenir, et mon père fut obligé de quitter la partie. Ce que je regrettai surtout, à l’âge où je me trouvais , ce furent les différentes pierres fossiles et de belles empreintes de feuillage très bien conservées sur la houille, que les ouvriers se faisaient un plaisir de m’apporter. The machine, as I have said, could not withstand the strain, and my father was obliged to give up the struggle. At my age, what I regretted most were the various fossil stones and the beautiful, well-preserved impressions of leaves on the coal which the workmen took pleasure in bringing me. C2-33 Je ne parlerai point des accidens autrefois si communs dans les mines, et des perfectionnemens récens apportés à quelques parties de leur travail, à la confection des lampes, etc., mais je dirai un mot de la pesanteur de la chaîne qui soutient l’énorme panier de service. Dans ce panier carré, les ouvriers occupent les quatre côtés, assis sur une planche saillante ; d’autres se placent debout sur les bords, et se tiennent après les chaînes des quatre angles; ils descendent ainsi dans le burre une vingtaine à la fois. Un jour, en ma présence, comme ils étaient déjà à une certaine profondeur, la grosse chaîne vint à tomber du rouleau sur l’axe. Le bruit, reproduit dans la cavité, fut effrayant. Par un bonheur inconcevable, et malgré la violence de la secousse, aucun ouvrier n’avait été renversé, quoique tous eussent couru ce danger. Bientôt on vit l’un d’eux grimper à la chaîne, et se présenter à l’ouverture du burre ; on ne lui permit pas de sortir, malgré mille supplications de sa part. Si l’on eût agi autrement , il est probable qu’aucun des autres n’eût voulu continuer le voyage, ni redescendre une fois dehors, car ils étaient frappés d'un tel effroi, que leurs prières et leurs gémissemens venaient jusqu’à nous. Il fallut plusieurs heures pour parer à cet inconvénient qui n’eut pas de suite. I shall not discuss the accidents once so common in mines, or the recent improvements to certain aspects of the work, to the making of lamps, and so forth. But I shall say a word about the weight of the chain supporting the enormous working basket. In this square basket, the men occupy all four sides, sitting on a projecting plank; others stand on the edges and hold the chains at the four corners. In this way they descend the shaft some twenty at a time. One day, in my presence, when they were already some distance down, the great chain slipped from its roller onto the axle. The noise, echoed through the cavity, was terrifying. By inconceivable good fortune, despite the violence of the jolt, none of the men was thrown out, though all had run that risk. Soon one of them was seen climbing up the chain and appearing at the mouth of the shaft. He was not allowed to come out, despite his countless pleas. Had he been permitted to do so, probably none of the others would have been willing to continue the journey or descend again once outside; for they were so terrified that their prayers and groans reached us above. It took several hours to remedy this mishap, which had no further consequences. C2-34 Il arriva, un autre jour, mais hors de ma présence, un accident bien déplorable. La bouche du puits ne peut avoir de garde-fou. Un ouvrier trouve, en remontant, son jeune enfant, qui lui tend les bras; avant de répondre à ses caresses, il se baisse pour ramasser quelque objet, et en se relevant, pousse son malheureux enfant, qui tombe au fond du burre. Ce serait d’ailleurs une histoire assez triste que celle des accidens multipliés qui arrivent dans les mines. On another day, when I was not present, a dreadful accident occurred. The mouth of the shaft can have no guardrail. A workman coming up finds his little child there, holding out its arms to him. Before responding to its affection, he bends down to pick something up; as he rises, he knocks his unfortunate child into the shaft, and it falls to the bottom. Indeed, the many accidents that occur in mines would make a sad history. C2-35 Tout ce que je viens de faire connaître ne donne pas lieu de penser qu’il puisse y avoir beaucoup de concurrence et d’empressement pour obtenir de l’emploi dans les fosses de charbon; ce serait cependant une erreur que de juger ainsi : l’hérédité, qui était peut-être dans les premiers temps une nécessité, est devenue un titre à présent. L’assurance d’un travail continuel, la facilité d’une position toute faite, l’habitude contractée depuis la jeunesse, et la préférence naturelle accordée à letat qu’on trouve pour ainsi dire sous sa main, font que les ouvriers abondent, et que, depuis longtemps, des statuts ont été établis pour exiger certaines conditions de la part des mineurs, et soumettre les nationaux à une rétribution, et les étrangers à une rétribution plus forte. Ainsi, dans le pays de Liège, il faut des titres pour être admis au travail des mines, auquel, dans d’autres états, on n’emploie que les condamnés pour crimes. On trouve même parmi ces statuts un article assez singulier : « Les étrangers, est-il dit, ne peuvent être reçus qu’en vérifiant par des certificats en bonne forme, des magistrats ou officiers des endroits où ils sont natifs, qu’ils sont nés en légitime mariage, qu’ils ne sont point mal famés, et qu’ils professent la religion catholique. » Everything I have just described would hardly suggest much competition or eagerness for employment in the coal pits. Yet that would be a mistaken judgment. Hereditary succession, perhaps a necessity in the earliest days, has now become a qualification. The assurance of continual work, the ease of stepping into a position already prepared, habits acquired in youth, and the natural preference for a trade found, so to speak, ready to hand, mean that workers are plentiful. Statutes were long ago established to require certain qualifications of miners, and to impose a fee upon natives and a higher fee upon foreigners. Thus, in the country of Liège, credentials are needed for admission to mine work, at which other states employ only convicted criminals. These statutes even contain a rather curious article: ‘Foreigners may be admitted only upon producing properly drawn certificates from the magistrates or officers of their places of birth, proving that they were born in lawful wedlock, are not of ill repute, and profess the Catholic religion.’ C2-36 On voit qu’en tout temps les dévots ont tiré de l’axiome divin, hors de l’église catholique point de salut, cette conséquence terrestre : hors de l’église catholique point de travail. We see that in every age the devout have drawn this earthly consequence from the divine axiom, outside the Catholic Church there is no salvation: outside the Catholic Church there is no work. C2-37 Quant aux bâtards, l’exception n’avait pour but que de les faire payer double, moyen tout-à-fait orthodoxe de les légitimer! As for bastards, their exclusion served only to make them pay double, a thoroughly orthodox means of legitimizing them! C2-38 Après avoir donné sur le sol de mon pays les détails qui précèdent, et que j’ai crus intéressans, il me paraît convenable d’ajouter quelques traits à l’esquisse imparfaite du caractère et des qualités de mes compatriotes, qui forme le début du présent chapitre. On ne me pardonnerait pas, et avec raison, d’omettre l’éloge de leur aptitude particulière aux arts mécaniques, et de leur succès non moins brillant dans les beaux arts. Having given these details about the soil of my country, which I thought would be of interest, I should add a few touches to the imperfect sketch of my compatriots’ character and qualities with which this chapter began. I would rightly be unforgiven if I omitted praise of their particular aptitude for the mechanical arts and their no less brilliant success in the fine arts. C2-39 En effet, c’est depuis bien long-temps que les Liégeois possèdent la réputation d’être de très habiles mécaniciens, et les plus habiles peut-être de l’Europe. La machine de Marly, qui parut si admirable avant l’application de la vapeur à l’hydraulique, était l’ouvrage de M. Deville, Liégeois, qui fut aidé par un excellent ouvrier, nommé Renkin, et natif lui-même du pays de Liège. La gloire de leur travail appartient d’autant plus à leur patrie, qu’ils tirèrent de grands secours de diverses machines répandues dans le pays, où les moyens d’employer utilement les eaux courantes au soulagement des ouvriers ont été employés à l’infini. C’est à cette province et à un artiste nommé Grisard que l’on est redevable de l’art de fendre le fer, c’est-à-dire de le réduire, à peu de frais, en baguettes très minces. Indeed, the people of Liège have long enjoyed a reputation as highly skilled mechanics, perhaps the most skilled in Europe. The machine of Marly, which seemed so admirable before steam was applied to hydraulics, was the work of M. Deville of Liège, assisted by an excellent workman named Renkin, likewise a native of that country. The glory of their achievement belongs all the more to their homeland because they drew great assistance from various machines used throughout it, where running water had been put to countless useful purposes to ease the labor of workmen. We owe to this province, and to a craftsman named Grisard, the art of slitting iron: that is, reducing it at little expense to very thin rods. C2-40 Les habitans s’enorgueillissaient, dans le siècle dernier, de percer les canons de fusil avec plus de célérité, de propreté et de justesse que dans aucun autre pays du monde ; et, à la même époque, un maréchal du bourg de Spa avait inventé le moyen de rétablir en entier toutes sortes de pièces d’artillerie de bronze, soit qu’elles fussent enclouées ou crevées. Cette méthode épargnait des sommes immenses aux états-généraux des Provinces-Unies. In the last century its inhabitants prided themselves on boring gun barrels with greater speed, neatness and accuracy than anywhere else in the world. At the same period, a smith in the town of Spa had invented a way to restore every kind of bronze artillery piece, whether spiked or burst, to complete working order. This method saved immense sums for the States General of the United Provinces. C2-41 Les Liégeois n’ont pas moins excellé dans les beaux arts : ils sont pour la plupart peintres ou musiciens. Dans la peinture principalement ils comptent un grand nombre d’hommes illustres. Ils peuvent citer les noms de Bertholet Flemaèl, de Gérard Douffeit, de Gérard de Lairesse, de Guillaume Carlier, de Lambert Lombard, du médailliste Warin, du célèbre graveur Natalis et de beaucoup d’autres; mais l’éclat du nom de Lairesse est le plus brillant; il fait trop d’honneur à ma ville natale, et son histoire offre d’ailleurs des particularités trop curieuses pour que je m’abstienne de quelques détails sur sa vie. The people of Liège have excelled no less in the fine arts. Most of them are painters or musicians. In painting especially, they can count a great many illustrious men. They can name Bertholet Flemaël, Gérard Douffeit, Gérard de Lairesse, Guillaume Carlier, Lambert Lombard, the medalist Warin, the celebrated engraver Natalis, and many others. But Lairesse’s name shines brightest. He brings too much honor to my native city, and his history offers too many curious particulars, for me to refrain from giving a few details of his life. C2-42 Né avec un goût très vif pour les arts, Lairesse montra, dès son jeune âge, ces premiers éclairs du génie qui précèdent l’époque ordinaire du développement de l’intelligence et du jugement. Dès sa quinzième année, il parut en état d’apprécier, avec un sentiment exquis, les ouvrages de Bertholet, qu’il prit pour modèle. A peine âgé de vingt ans, il désespéra telle-' ment les artistes d’Aix-la-Chapelle par la supériorité de son pinceau, qu’il fut obligé de quitter la ville pour ne pas être victime de leur animosité. Un nombre infini de tableaux très estimés le placèrent de bonne heure parmi les peintres les plus renommés. Tout à la fois peintre, poète et musicien, Lairesse avait les penchans qui suivent ordinairement des dons si brillans de l’imagination, et qui paraissent presque toujours en être les conséquences. Ainsi, l’amour de la table et le goût de la volupté lui coûtaient de grands sacrifices. La galanterie faisait même de cet esprit distingué un petitmaître en titre; le soin de se parer l’occupait au point qu’il n’était pas rare de le voir changer d’habits plusieurs fois en un jour. On voit qu’il réunissait les trois qualités les plus propres à ruiner même l’opulence. Born with a keen taste for the arts, Lairesse displayed from his earliest years those first flashes of genius that precede the ordinary development of intelligence and judgment. By his fifteenth year he seemed capable of appreciating Bertholet’s works, which he took as his model, with exquisite feeling. Scarcely twenty, he so dismayed the artists of Aix-la-Chapelle by the superiority of his brush that he was obliged to leave the city to avoid becoming a victim of their hostility. An immense number of highly esteemed pictures soon placed him among the most renowned painters. Painter, poet and musician at once, Lairesse had the inclinations that ordinarily accompany such brilliant gifts of imagination, and almost always seem to follow from them. Thus his love of good food and sensual pleasures cost him dearly. Gallantry even made this distinguished mind a veritable dandy. He devoted so much attention to his appearance that it was not unusual to see him change his clothes several times a day. As we see, he combined the three qualities best suited to ruining even the wealthy. C2-43 Une jeune aventurière polonaise excita sa première passion ; les représentations de sa famille l’arrachèrent néanmoins à un amour très violent, et de longs efforts sur lui-même le déterminèrent enfin à chercher l’oubli dans l’éloignement : une absence prolongée opéra sa guérison ; il ne revint à Liège que lorsqu’elle fut parfaite. Mais comment échapper long-temps aux dangers d’une imagination ardente et d’un cœur facile ? Quelques relations avec deux femmes de Maëstricht, qui étaient venues chercher fortune à Liège, le conduisirent, en peu de temps, à souscrire à l’une d’elles, d’une figure douce et séduisante , une promesse de mariage par écrit. De nouveaux reproches de ses parens et de ses amis parvinrent encore à le détourner de cette alliance, dont il entrevit la honte; mais l’aventure ne devait point en rester là. A young Polish adventuress aroused his first passion. His family’s remonstrances nevertheless tore him away from this violent love, and after long struggles with himself he finally resolved to seek forgetfulness in distance. A prolonged absence cured him; he returned to Liège only when the cure was complete. But how could an ardent imagination and a susceptible heart long escape danger? An acquaintance with two women from Maastricht, who had come to seek their fortunes at Liège, soon led him to give one of them, a woman of gentle and attractive appearance, a written promise of marriage. Further reproaches from his family and friends once more succeeded in turning him away from an alliance whose disgrace he began to foresee. But the adventure was not to end there. C2-44 La belle, délaissée, médita des projets de vengeance contre l’infidèle, et engagea sa sœur à la seconder. Celle-ci entra pleinement dans ses vues, et voulut se faire l’héroïne du complot ; elle s’arma d’un poignard et d’une épée, cachés sous sa robe, et toutes deux allèrent trouver Lairesse. Celle qui avait reçu de lui une promesse de mariage la lui montra, en demandant s’il était disposé à l’exécuter. A peine Lairesse eut-il fait une réponse négative, que la sœur fondit sur lui, et l’atteignit à la gorge d’un coup de poignard. Lairesse, irrité par sa blessure et par le sang qui le couvrait de tous côtés, met l’épée à la main, éprouve une résistance à laquelle il était loin de s’attendre, et se sent tellement humilié, qu’il ne cherche plus à épargner son adversaire. Après un long combat, il la perce de deux coups d’épée ; malgré la profondeur des blessures, cette courageuse fille parvient à s’échapper, et à se traîner jusqu’à une maison voisine, où on lui donna des soins. Cette aventure fut cause que Lairesse se vit décrété de prise de corps; il se réfugia chez les Dominicains, et bientôt se résolut à épouser une parente de son beau-frère, qui l’avait beaucoup aidé dans son infortune. Ils allèrent se fixer à Bois-le-Duc, où la conduite irrégulière de Lairesse le plongea bientôt dans un tel dénûment, qu’il manquait quelquefois du nécessaire. Ses ouvrages, quelque bons qu’ils fussent, ne trouvaient point d’acheteur; c’est en vain qu’il les suspendait à la fenêtre de sa misérable chambre. A la fin, un de ses tableaux, mis en vente de cette manière, attira les regards d’un bourgeois d’Amsterdam nommé Hooft; il désira voir l’auteur et acheta l’ouvrage à très bon marché. Ce même bourgeois, repassant par Bois-le-Duc, vit encore à la fenêtre un tableau plus beau que le premier. Cette fois il fut assez loyal pour l’acheter ce qu’il valait, et offrit à Lairesse de l’emmener à Amsterdam, où cet habile artiste fut bientôt en grande renommée, et ne pouvait suffire aux travaux qu’on lui demandait 1 The abandoned beauty plotted revenge against her faithless lover and enlisted her sister’s help. The sister entered fully into her plans and chose to make herself the heroine of the plot. Arming herself with a dagger and a sword concealed beneath her dress, she went with her sister to find Lairesse. The woman to whom he had promised marriage showed him the promise and asked whether he intended to fulfill it. Scarcely had Lairesse answered no when the sister rushed upon him and struck him in the throat with her dagger. Enraged by his wound and the blood covering him, Lairesse drew his sword, met with resistance he had been far from expecting, and felt so humiliated that he no longer tried to spare his adversary. After a long fight, he ran her through twice. Despite the depth of her wounds, this courageous girl managed to escape and drag herself to a neighboring house, where she was tended. The affair led to a warrant for Lairesse’s arrest. He took refuge with the Dominicans and soon resolved to marry a relative of his brother-in-law who had greatly helped him in his misfortune. They settled at Bois-le-Duc, where Lairesse’s disorderly conduct soon plunged him into such poverty that he sometimes lacked the necessities of life. His works, however good, found no buyers; in vain he hung them in the window of his miserable room. At last a picture offered for sale in this way caught the eye of an Amsterdam citizen named Hooft. He asked to see the artist and bought the work very cheaply. Passing through Bois-le-Duc again, the same man saw another picture at the window, more beautiful than the first. This time he was honorable enough to pay what it was worth, and offered to take Lairesse to Amsterdam. There this skilled artist soon became renowned and could not keep up with the work demanded of him.[C2-N3] C2-45 Vers ce temps, les Français s’étaient avancés jusqu’à Utrecht, et avaient répandu l’alarme dans le voisinage d’Amsterdam. Un jour que Lairesse avait laissé une partie de sa raison dans les pots, il revenait en fredonnant des vers français de sa composition : quelques Hollandais le prirent pour un espion ennemi; et trois jours du secret le plus rigoureux , dans le fond d’un cachot souterrain , firent sur lui une impression assez vive pour le rappeler à une vie moins dissipée. Il consacra dès lors beaucoup plus de temps à sa profession et à des gravures à l’eauforte, genre dans lequel il réussissait le mieux. Une trop grande application à l’étude affaiblit sa vue, et il finit par être affligé d’une cécité complète. La vivacité de son esprit ne lui permit cependant pas de demeurer dans l’inaction : il ouvrit une école, et un grand nombre d’auditeurs vinrent écouter l’explication méthodique des principes d’un art qu’il avait si glorieusement cultivé ; il renferma aussi, dans un traité spécial, tous les préceptes qui peuvent former un peintre parfait, et, sans avoir recours à une main étrangère, quoique privé de la vue, il écrivit lui-même, avec le secours d’un crayon et d’une toile préparée, ce traité qui, depuis, a été imprimé, et qui a servi à former quantité de peintres habiles. Lairesse vécut aveugle plus de vingt ans, et mourut en 1711. About this time the French had advanced as far as Utrecht and spread alarm through the neighborhood of Amsterdam. One day, having left some of his reason in his drinking pots, Lairesse was returning home humming French verses of his own composition. Some Dutchmen took him for an enemy spy. Three days in the strictest solitary confinement at the bottom of an underground dungeon made an impression strong enough to recall him to a less dissipated life. From then on he devoted far more time to his profession and to etching, the branch in which he was most successful. Excessive application to study weakened his sight, and he finally became completely blind. Yet the liveliness of his mind would not allow him to remain idle. He opened a school, and large numbers came to hear his methodical exposition of the principles of an art he had practiced so gloriously. He also set down in a separate treatise all the precepts capable of forming a perfect painter. Though deprived of sight, he wrote it himself, without another person’s hand, with the aid of a pencil and a prepared canvas. The treatise was later printed and helped train many accomplished painters. Lairesse lived blind for more than twenty years and died in 1711. C2-46 J’aurais dû, pour suivre l’ordre des temps, dire quelques mots de Bertholet Flamaél, qui mérita d’être appelé le Raphaël des Pays-Bas. Il composa pour le plafond de la chambre de de Louis XIV, dans le château des Tuileries, un tableau représentant ce roi enlevé en l’air par des génies. Plusieurs de ses ouvrages ornèrent les galeries du palais de Versailles. Il fut reçu membre de l’académie royale de peinture, de sculpture et d’architecture de Paris, et fut même pourvu d’une charge de professeur dans cette célèbre académie. A une humeur naturellement vive et enjouée, succédèrent, dans ses dernières années, la plus sombre mélancolie, et un grand dégoût de la peinture, qu’il avait tant aimée. Il mourut, en 1775, chanoine de Liège. To follow chronological order, I ought to have said a few words about Bertholet Flamaël, who earned the name Raphael of the Netherlands. For the ceiling of Louis XIV’s chamber in the Tuileries palace, he painted the king being carried into the air by spirits. Several of his works adorned the galleries of the palace of Versailles. He was admitted to the Royal Academy of Painting, Sculpture and Architecture in Paris, and even given a professorship in that celebrated academy. In his final years, a naturally lively and cheerful disposition gave way to the darkest melancholy and a great distaste for the painting he had loved so much. He died in 1775, a canon of Liège. C2-47 Il est peu d’artistes qui aient acquis un aussi grand nom que Michel Natalis, graveur liégeois, qui fit reconnaître la supériorité de son burin en Italie, en France, dans les Pays-Bas et en Allemagne. L’archiduc Léopold d’Autriche, élu chef de l’Empire, voulut avoir son portrait de la main de cet artiste, et lorsque la première planche lui en fut présentée, il désira être témoin de la manière dont il maniait le burin. Ce prince fut tellement charmé de sa dextérité , qu’il lui fit présent d’une somme considérable, l’honora d’une médaille d’or, et le nomma son graveur ordinaire. Tant de faveurs mirent Natalis hors de lui-même ; il oublia son burin en sortant de l’appartement de l’empereur; revenu à lui, et se ressouvenant qu’il l’avait laissé sur la table, il retourna sur ses pas, et frappa à la porte que l’empereur ouvrit lui-même, en lui disant : « Je sais, Natalis, ce que vous cherchez. » Et, s’approchant de la table, il prit le burin qu’il lui remit, et ajouta ces mots : « Souvenez-vous, Natalis, qu’un empereur vous a servi. » Few artists have won so great a name as Michel Natalis, the engraver from Liège, who established the superiority of his burin in Italy, France, the Netherlands and Germany. Archduke Leopold of Austria, elected head of the Empire, wished to have his portrait engraved by this artist. When the first plate was presented to him, he wanted to see how Natalis handled the burin. The prince was so delighted by his dexterity that he gave him a considerable sum, honored him with a gold medal, and appointed him his engraver in ordinary. So many favors quite overwhelmed Natalis. He forgot his burin as he left the emperor’s apartment. Coming to himself and remembering that he had left it on the table, he retraced his steps and knocked at the door. The emperor opened it himself and said, ‘I know what you are looking for, Natalis.’ Going to the table, he picked up the burin and handed it to him, adding, ‘Remember, Natalis, that an emperor has served you.’ C2-48 Louis XIV, jaloux d’attirer en France un artiste d’une aussi grande renommée, lui fit offrir une pension considérable avec un logement dans le Louvre. Un courrier fut dépêché à Liège, mais il y arriva presque dans le même moment que Natalis mourut d’un mal de gorge, accompagné de symptômes qui lui donnèrent lieu de se croire empoisonné; ce fut l’année 1670. Louis XIV, eager to attract so renowned an artist to France, offered him a considerable pension and lodging in the Louvre. A courier was sent to Liège, but arrived almost at the very moment when Natalis died of a throat illness accompanied by symptoms which gave him reason to believe he had been poisoned. This was in 1670. C2-49 Un des hommes qui ont fait certainement le plus d’honneur au pays de Liège, fut le célèbre compositeur Grétry, né dans cette ville même le 11 février 1741, et mort à Paris en 1813. One of the men who certainly brought the greatest honor to the country of Liège was the celebrated composer Grétry, born in the city itself on February 11, 1741, and dead at Paris in 1813. C2-50 Tout le monde sait que Grétry habita longtemps, à Montmorency, l’Ermitage, que le séjour de Jean-Jacques a rendu fameux. On y montre aux nombreux visiteurs quelques ustensiles qui ont servi à l’usage de ces deux grands hommes. C’est dans cet asile que le cœur de Grétry était conservé par ses héritiers, lorsque la ville de Liège réclama l’exécution du legs que ce musicien avait fait de la plus noble partie de lui-même à sa ville natale. Cette demande donna lieu à un long procès : M. Flamand, propriétaire de l’Ermitage, ne négligea rien pour rester en possession d’une dépouille si précieuse. Liège obtint gain de cause, et le cœur de Grétry, si cher à ses concitoyens, y fut reçu avec toute la solennité convenable. Everyone knows that Grétry long lived at the Hermitage in Montmorency, made famous by Jean-Jacques’s stay there. Among the things shown to its many visitors are a few utensils used by these two great men. It was in this retreat that Grétry’s heirs kept his heart when the city of Liège demanded fulfillment of the musician’s bequest of the noblest part of himself to his native city. The demand led to a lengthy lawsuit. M. Flamand, the owner of the Hermitage, spared no effort to retain possession of so precious a relic. Liège won its case, and Grétry’s heart, so dear to his fellow citizens, was received there with all due solemnity. C2-51 Quelques journaux, à cette occasion, n’ont point épargné de durs reproches aux Liégeois. Au moment où s’accomplit, le 5 juillet, la remise de ce dépôt sacré, M. Le Joyand, ancien ami de Grétry, dit-on, prononça un discours dont voici les principaux traits : Some newspapers did not spare the people of Liège harsh reproaches on this occasion. At the moment when this sacred trust was handed over, on July 5, M. Le Joyand, said to have been an old friend of Grétry’s, gave a speech whose principal passages follow: C2-52 Vainement Grétry désira que sa dépouille mortelle restât dans cette solitude; vainement la plus noble partie de cette dépouille y fut consacrée par la présence d’une auguste princesse; vainement cette admirable fille de nos rois daigna permettre qu’en mémoire de son apparition dans ces lieux, son buste fût solennellement inauguré, pour nous assurer que les cendres du troubadour de Richard Cœur-de-Lion n’y seraient jamais troublées;. un marteau destructeur vient frapper le monument funéraire élevé par la piété filiale. Grétry en frémit dans sa tombe ; mais voici ce qu’il déclare lui-même : ‘In vain did Grétry wish his mortal remains to stay in this solitude. In vain was their noblest part consecrated here by the presence of an august princess. In vain did this admirable daughter of our kings graciously permit her bust to be solemnly installed in memory of her appearance here, to assure us that the ashes of the troubadour of Richard Cœur-de-Lion would never be disturbed. A destructive hammer now strikes the funerary monument raised by filial piety. Grétry shudders in his grave. But here is what he himself declares: C2-53 J’abandonne les débris d’une existence matérielle qui ne m’appartient plus; que ce fruit de la mort devienne le partage des hommes qui, m’ayant vu naître parmi eux, ne m’ont jamais encouragé dans mon enfance. La France est ma vraie patrie; les seuls Français sont mes compatriotes; ce sont eux, ce sont leurs princes qui ont fait éclore mon génie, qui m’ont comblé d’honneurs et de bienfaits 1. Va, poussière insensible, va sans moi, dans une ville qui m’est devenue étrangère, satisfaire quelques hommes animés d’un stérile orgueil : Sine me, pulvis , ibis in urbem alienam! » ‘“I relinquish the remnants of a material existence that no longer belongs to me. Let this fruit of death fall to those men who, having seen me born among them, never encouraged me in childhood. France is my true country; the French alone are my compatriots. It is they, it is their princes, who brought forth my genius, who heaped honors and benefits upon me.[C2-N4] Go, unfeeling dust; go without me to a city that has become foreign to me, to satisfy a few men animated by a sterile pride: Sine me, pulvis, ibis in urbem alienam!”’ C2-54 Quel rapport, ajoute l’auteur de l’article où je trouve ce fragment, quel rapport, en effet, existe-t-il entre la ville de Liège et Grétry ? Il y naquit, il y fut bien pauvre, bien battu, et à peine sorti de l'enfance, il quitta cette terre arrosée de ses larmes, pour aller en Italie. Il donna son premier ouvrage à Rome, le second à Genève, le troisième à Paris, et il a vécu plus d’un demi-siècle hors de Liège, sans avoir jamais composé une note pour son ingrate patrie. Mais Grétry est-il le seul homme illustre à qui ses compatriotes se sont disputé l’honneur d’ériger un tombeau, après lui avoir refusé un asile et du pain pendant sa vie ? ‘What connection,’ adds the author of the article in which I find this fragment, ‘what connection, indeed, is there between Liège and Grétry? He was born there; he was very poor there and badly beaten; and scarcely out of childhood, he left this soil watered by his tears to go to Italy. He presented his first work at Rome, his second at Geneva, his third at Paris, and lived more than half a century away from Liège without ever composing a note for his ungrateful homeland. But is Grétry the only illustrious man whose compatriots have disputed the honor of erecting his tomb after denying him shelter and bread during his lifetime?’ C2-55 J’avoue que les paroles attribuées à Grétry me paraissent peu d’accord avec tout ce qu’il a dit de son pays dans diverses circonstances. Mais ce discours est-il réellement de lui, ou le fait-on tenir à ses mânes, suivant les règles de l’ancienne prosopopée? cette dernière opinion semble plus vraisemblable. I confess that the words attributed to Grétry seem to me scarcely consistent with everything he said of his country on various occasions. But is this speech really his, or are these words put into the mouth of his shade according to the rules of ancient personification? The latter seems more likely. C2-56 Grétry, dit-on, fut battu à Liège! et par qui? par un mauvais maître de musique de chapelle; ne serait-ce pas l’effet d’une singulière rancune que de maudire, par exemple, les neuf cent mille habitans de Paris, parce qu’un pédagogue vous aurait maltraité à coups de férule. On parle de patrie ingrate et d’asile refusé.Mais en quelle occasion Liège se montra-t-elle ingrate , et dans quel temps Grétry eut-il besoin d’asile ! Grétry, they say, was beaten at Liège! And by whom? By a bad chapel music master. Would it not be a singular kind of rancor to curse, for example, the nine hundred thousand inhabitants of Paris because a schoolmaster had mistreated you with his ferule? We hear of an ungrateful homeland and shelter refused. But on what occasion did Liège show ingratitude, and when did Grétry need shelter? C2-57 Bien loin que Grétry ait fait éclater cette sorte d’animosité contre sa patrie, et se soit cru en droit de lui adresser des reproches aussi graves, il n’a pas cessé au contraire de conserver les souvenirs les plus bienveillans pour le lieu de sa naissance. S’il a quitté Liège au sortir de l’enfance, ce n’est point comme une terre de douleur, mais comme le théâtre de ses premiers succès, auxquels ses compatriotes avaient vivement applaudi. Le tableau de ses adieux, retracé dans ses mémoires, est fort touchant. Je l’ai vu moi-mëme, dans un voyage qu’il fit à Liège, accueilli avec enthousiasme; fêté aux sons de sa propre musique, ce qui devait être* pour lui l’hommage le plus sensible et le plus délicat; à son arrivée lorsqu’on joua l’air si touchant de, Où peut-on être mieux qu’au sein de sa famille ? son émotion montra bien qu’il retrouvait des frères dans les Liégeois 1. « Il m’est bien doux, dit-il dans une note de ses mémoires, quoique éloigné de ma patrie depuis mon bas âge, de lui prouver que je n’ai pas cessé d’étre citoyen. » Enfin, quel témoignage plus irrécusable d’attachement pouvait-il lui donner que de lui léguer son cœur? Vivant, il avait constamment battu pour elle; mort, c’est dans ses murs qu’il voulut reposer patriotiquement. Far from displaying this sort of animosity toward his country, or believing himself entitled to address such grave reproaches to it, Grétry never ceased to cherish the kindest memories of his birthplace. If he left Liège as he emerged from childhood, it was not as a land of sorrow but as the scene of his first successes, warmly applauded by his compatriots. The picture of his farewell, described in his memoirs, is deeply touching. I myself saw him enthusiastically welcomed on a visit to Liège, celebrated to the sound of his own music, which must have been the most moving and delicate tribute to him. When, on his arrival, the deeply touching air ‘Where can one be happier than among one’s family?’ was played, his emotion showed clearly that he found brothers in the people of Liège.[C2-N5] ‘It is very sweet to me,’ he says in a note to his memoirs, ‘though I have been far from my country since early childhood, to prove that I have not ceased to be its citizen.’ Finally, what more indisputable token of attachment could he give than to bequeath his heart to it? In life it had constantly beaten for his country; in death, he wished it to rest patriotically within her walls. C2-58 Je suis heureux d’avoir profité d’une occasion naturelle de défendre, comme il est du devoir pour tout bon citoyen de le faire, les imputations flétrissantes dirigées contre mon pays. Pour lui donner une sorte de revanche, je n’omettrai point de citer le portrait des Liégeois, esquissé par ce même Grétry; ce chapitre ne saurait être terminé d’une manière plus convenable : I am happy to have taken a natural opportunity to defend my country against the disgraceful accusations directed at it, as every good citizen ought to do. To give it a measure of redress, I shall not omit the portrait of the people of Liège sketched by this same Grétry. The chapter could not end more fittingly: C2-59 Le caractère des Liégeois, dit-il, est un; il aime la vérité, et il est inébranlable, obstiné, lorsqu’il croit suivre ses traces ; mais il devient docile lorsqu’avec douceur on lui montre ses égaremens. Secondé par une imagination forte, le travail le plus obstiné ne le décourage pas. Bon père, bon mari, bon fils, bon soldat, il a reçu tous ces dons de la nature. On trouve le Liégeois dans les armées de toutes les puissances; mais il sera bientôt déserteur s’il n’est pas reconnu comme le meilleur soldat de son régiment. Sa tête s’exalte aisément pour le bien, quelquefois pour le mal; quelquefois imbécille à l’excès, il semble qu’il n’y a que la médiocrité qui lui soit refusée. » ‘The character of the people of Liège,’ he says, ‘is of one piece. The man of Liège loves truth, and is unshakable, obstinate, when he believes he is following it. But he becomes tractable when his errors are gently shown to him. Aided by a strong imagination, he is not discouraged by the most persistent labor. A good father, a good husband, a good son, a good soldier: he has received all these gifts from nature. One finds the man of Liège in the armies of every power; but he will soon desert if he is not acknowledged as the best soldier in his regiment. His head is easily fired for good, sometimes for evil; sometimes foolish in the extreme, it seems that mediocrity alone has been denied him.’ C2-N1 Le forgeron dont il vient d’êlre parlé s’appelait, selon un écrivain postérieur, Halloz Pleineval, et de ce nom de Halloz serait venu celui de houille. The blacksmith just mentioned was called Halloz Pleineval, according to a later writer, and the word houille is said to have come from this name, Halloz. C2-N2 Le 28 février 1812, l’eau envahit le burre Triquenate. Les ouvriers se précipitèrent vers le panier pour remonter. Le maître-ouvrier, Hubert Goffin, retint son fils, résolu de ne sortir lui même que le dernier. Bientôt les passages furent interceptés, on se réfugia vers les montées, et ces malheureux au nombre de quatre-vingts, sans vivres, sans lumières, dans la position pénible du corps où le peu de hauteur des corridors les forçait de se tenir, errèrent pendant cinq jours dans le sein de la terre, ensevelis à 500 pieds de profondeur; le courage, le sang-froid, le dévouement sublime de Goffin les arrachèrent cent fois au désespoir; enfin, le cinquième jour, par un bonheur tellement inespéré, qu’on pourrait le regarder comme un soin de la Providence, on entendit d’un burre voisin les coups de marteau de ces infortunés qui essayèrent de se frayer une route, et 70 furent rendus à la lumière et à la vie. Le gouvernement impérial accorda une pension et la décoration de la Légion-d’Honneur à Goffin ; l’Institut donna son dévouaient pour sujet de prix. Et en 1814 il fut décoré par le roi des Pays-Bas, de l’ordre du Lion-Belgique. Ce brave Liégeois est mort le 8 juillet 1821, frappé à la tête par un éclat de pierre lancé par une détonation qui eut lieu dans la houillère dont il dirigeait les travaux; aucun des hommes que son intrépidité avait sauvés n’est mort avant lui. Il a laissé dix enfans. On February 28, 1812, water invaded the Triquenate shaft. The workmen rushed toward the basket to be raised. The master workman, Hubert Goffin, held back his son, resolved to leave only after everyone else. Soon the passages were cut off, and they took refuge in the ascending workings. These unfortunate men, eighty in number, without food or lights and forced by the low passages into painful bodily positions, wandered for five days within the earth, buried five hundred feet deep. Goffin’s courage, composure and sublime devotion rescued them a hundred times from despair. At last, on the fifth day, through good fortune so unhoped for that it might be seen as an act of Providence, the hammer blows of the men trying to cut their way out were heard from a neighboring shaft, and seventy were restored to light and life. The imperial government awarded Goffin a pension and the decoration of the Legion of Honor; the Institut made his devotion the subject of a prize competition. In 1814 the king of the Netherlands decorated him with the Order of the Belgian Lion. This brave man of Liège died on July 8, 1821, struck on the head by a fragment of stone hurled by an explosion in the colliery whose workings he directed. None of the men saved by his intrepidity died before him. He left ten children. C2-N3 Guillaume III, roi d’Angleterre, rechercha avec empressement plusieurs ouvrages de Lairesse, et le fit venir à La Haye. Plusieurs années s’écoulèrent néanmoins sans que ce prince satisfit le peintre pour tous les travaux qu’il lui avait commandés. La femme de Lairesse, fatiguée de ces retards, se porta un jour sur le passage du roi, et lui présenta sa requête. « Quoi ! dit le prince, c’est là la femme de « mon Apelle; ah! je suis trop content de lui pour qu’il ne « le soit pas de moi. » Et là-dessus il lui fit donner une somme plus forte que ce qui était dû à son mari. William III, king of England, eagerly sought several of Lairesse’s works and summoned him to The Hague. Yet several years passed without the prince paying the painter for all the work he had commissioned. Tired of these delays, Lairesse’s wife one day placed herself in the king’s path and presented her petition. ‘What!’ said the prince. ‘This is the wife of my Apelles? Ah, I am too well pleased with him for him not to be pleased with me.’ He thereupon had her given a sum greater than the amount owed to her husband. C2-N4 La reine Marie-Antoinette avait daigné tenir sur les fonds de baptême une des filles de Grétry. Queen Marie Antoinette had graciously stood godmother to one of Grétry’s daughters. C2-N5 Ce fut la société d’émulation de Liège qui fit les préparatifs de la réception de Grétry; on exécuta au théâtre ceux de ses opéras qu’il aimait le mieux, et on le couronna publiquement. The Society of Emulation of Liège arranged Grétry’s reception. The operas he loved best were performed at the theater, and he was publicly crowned. Chapter III C3-01 Une atmosphère continuellement chargée de cette poussière âcre, que le remuement de la houille fait voler dans l’air, et de cette cendre légère que sa combustion répand de tous côtés, doit nécessairement attaquer les poumons, et occasionner des maladies de poitrine : aussi sont-elles très fréquentes à Liège; on les remarque de même en grand nombre en Angleterre, et il ne serait point sans utilité d’examiner si elles ne se multiplient pas en France, en raison d’une consommation plus considérable du charbon de terre. On a préconisé le soufre pour ces sortes d’affections; un médecin de Liège, le docteur Demestre, le prescrivait généralement en vapeur, et généralement guérissait ses malades par la mort. An atmosphere continually laden with the acrid dust stirred into the air by the handling of coal, and with the light ash spread everywhere by its burning, must necessarily attack the lungs and cause diseases of the chest. Such illnesses are accordingly very frequent at Liège. They are also observed in great numbers in England, and it would not be useless to examine whether they are becoming more common in France as coal consumption increases. Sulfur has been recommended for these complaints. A physician of Liège, Dr. Demestre, generally prescribed it in vapor form, and generally cured his patients by death. C3-02 Étaient-ce ces particules de charbon, ou , comme les médecins le prétendaient, l’atmosphère électrique dont je ne sortais jamais, qui attaquaient ma constitution? je l’ignore absolument, mais j’étais maigre à faire peur; on n’aurait osé me pronostiquer une année de vie au delà de l’âge de vingt-cinq ans. Le mouvement, l’exercice du cheval, me furent indiqués comme uniques remèdes; on m’avait donc, depuis longtemps, acheté un cheval, et ce fut sur cette monture que je me mis seul en route pour Paris, assez ressemblant, par ma mine étique, au chevalier don Quichotte, si mon coursier n’avait valu pour le moins douze Rossinante; qu’on en juge, puisque à mon arrivée je le vendis dix pistoles. Was it these particles of coal, or, as the doctors maintained, the electrical atmosphere from which I never emerged, that attacked my constitution? I have no idea. But I was frighteningly thin; no one would have dared predict that I would live a year beyond twenty-five. Movement and riding were prescribed as my only remedies. A horse had therefore been bought for me some time before, and on this mount I set off alone for Paris, looking, in my emaciated condition, rather like the knight Don Quixote, except that my steed was worth at least twelve Rocinantes. Judge for yourself: on my arrival I sold him for ten pistoles. C3-03 Je pris ma route vers Givet, et comme après les voyages à pied , aucune autre méthode n’offre plus de liberté que celle d’aller à cheval, je me donnai le loisir de visiter les lieux qui méritaient d’être vus. Je n’ai lu nulle part la description des jardins de Renvoy l, et je dois un souvenir au vif plaisir que leurs merveilles m’ont fait éprouver. Je voyageais dans la saison qui embellit tout ce qui est sous le ciel; aurais-je pu choisir des jours qui me montrassent la nature sous des aspects plus riants ! Nulle part, je crois, et surtout au nord de l’Europe, elle n’a fait autant, pour favoriser l’industrie de l’homme, et rendre son séjour agréable, que dans ces lieux enchantés. Je ne saurais décrire une quantité d’allées, fournissant l’ombrage le plus épais, bordées de bosquets, et rafraîchies encore par une multitude de jets d’eau ; suivez une de ces allées, et vous arrivez devant un théâtre champêtre, où il est loisible de rêver avec plus d’illusion peut-être qu’au Théâtre-Français, la représentation des scènes tendres et pathétiques de Racine ; abandonnez-vous au contraire au cours de ce ruisseau, à travers un gazon touffu, et devant vous se présente bientôt un rocher imposant, d’où sortent trois sources glapissantes pour se réunir en une superbe cascade. Après avoir admiré plusieurs vastes bassins, je gravis la pente qui conduisait à la partie supérieure du jardin ; arrivé sur une éminence presque à pic, du côté opposé, quelle fut ma surprise d’y voir, comme encaissé dans ses rives élevées, un canal d’une longueur surprenante, formé par une petite rivière qui, après avoir répandu la fraîcheur en nombre d’endroits , sous diverses métamorphoses, venait servir à tous les usages d’une usine ou fabrique de fer, et enfin aux besoins domestiques d’une habitation charmante. Ce qui causait une sensation singulière, c’est l’aspect subit d’un précipice, au bord duquel la rivière se trouvait comme suspendue, et qu’on découvrait avec effroi lorsque le batelier, sans vous avoir prévenu, conduisait rapidement sa gondole, qui paraissait devoir frapper et entrouvrir la rive; on se croyait lancé dans cette profondeur, mais un détour prompt et adroit ne vous laissait plus que l’impression agréable d’une vive surprise et d’un danger imaginaire auquel on croit avoir échappé. Je m’embarquai dans une gondole élégante; elle me conduisit au fond d’un bois, dont je parcourus une partie en passant sur des ponts construits avec des branches d’arbres; plusieurs points de vue pittoresques se succédèrent devant moi, puis je fus introduit dans plusieurs grottes tapissées de mousse. I took the road toward Givet. Since, after traveling on foot, no method offers more freedom than going on horseback, I allowed myself time to visit places worth seeing. Nowhere have I read a description of the gardens of Renvoy,[C3-N1] and I owe a tribute to the keen pleasure their wonders gave me. I was traveling in the season that beautifies everything beneath the sky. Could I have chosen days that showed nature in a more smiling aspect? Nowhere, I believe, and especially in northern Europe, has she done so much to favor human ingenuity and make man’s dwelling pleasant as in these enchanted places. I cannot describe the multitude of paths offering the deepest shade, bordered by groves and further refreshed by countless fountains. Follow one of these paths and you come upon a rustic theater where you may dream, perhaps with a stronger illusion than at the Théâtre-Français, of seeing Racine’s tender and moving scenes performed. Instead, follow this stream through the thick grass and soon an imposing rock appears before you, from which three clamorous springs emerge and join in a magnificent cascade. After admiring several great pools, I climbed the slope leading to the upper part of the garden. Reaching a height almost sheer on the opposite side, I was astonished to see a canal of surprising length, enclosed, as it were, within its high banks. It was formed by a little river which, after spreading coolness in many places under various transformations, served every purpose of an ironworks and finally the domestic needs of a charming house. A peculiar sensation came from the sudden sight of a precipice at whose edge the river seemed suspended. You discovered it with alarm when the boatman, without warning, drove his gondola swiftly toward the bank, which it seemed about to strike and break through. You thought yourself hurled into the depths, but a swift, skillful turn left only the pleasant impression of a sharp surprise and an imaginary danger from which you believed you had escaped. I embarked in an elegant gondola. It carried me into the depths of a wood, part of which I explored by crossing bridges built of tree branches. Several picturesque views passed before me, and then I was led into a series of moss-lined grottoes. C3-04 Dans la partie la plus reculée du bois s’offrit à mes regards un ermitage antique, élevé seulement depuis quelques années, et qui paraissait porter des siècles. L’ermite, près de sa couche, lisait ses heures, et nous salua trois fois très gravement ; les personnes qui nous accompagnaient feignirent assez bien la surprise, et nous nous amusâmes de nouveau de cet Ingénieux automate. On nous proposa ensuite de visiter la chambre au linge sale du taciturne personnage; une porte s’ouvrit, et nous fûmes agréablement flattés de trouver un petit salon fort joliment peint de la main même du propriétaire, M. de Montpellier. Nous vîmes encore, après nous être rembarqués, un jet d’eau s’élevant au dessus d’une cascade rustique, et plus loin, dans l’obscurité d’un bosquet, plusieurs bassins versant l’un dans l’autre de belles nappes d’eau, couronnées par une gerbe brillante. L’art, dans ces jardins délicieux, semblait avoir mis tous ses soins à se cacher et à laisser attribuer son triomphe à la nature. Des images fraîches et riantes, nées de cette promenade, m’accompagnèrent jusqu’aux frontières de la France, où une perspective d’une nature bien différente changea le cours de mes idées. In the furthest part of the wood I saw an ancient hermitage, built only a few years before but seeming to bear the weight of centuries. Beside his bed, the hermit was reading his book of hours; he greeted us three times with great solemnity. Those accompanying us feigned surprise well enough, and once more we amused ourselves with this ingenious automaton. We were then invited to visit the silent personage’s dirty-linen room. A door opened, and we were pleasantly surprised to find a little drawing room very prettily painted by the owner himself, M. de Montpellier. After reembarking, we saw a fountain rising above a rustic cascade; further on, in the darkness of a grove, several pools poured beautiful sheets of water from one to the next, crowned by a brilliant spray. Art, in these delightful gardens, seemed to have taken every care to conceal itself and allow its triumph to be credited to nature. Fresh and cheerful images born of this walk accompanied me as far as the French frontier, where a prospect of a very different kind changed the course of my thoughts. C3-05 Les Prussiens venaient d’être chassés de Lille et de Valenciennes, qu’ils avaient presque réduites en cendre ; on y marchait encore sur des débris fumans. A la joie de la délivrance se mêlait partout le sentiment des maux soufferts; chacun montrait pour ainsi dire ses blessures. Ici avaient frappé les boulets ennemis, là un boulet français.Ce dernier du moins, malgré ses ravages, était un messager du triomphe; le patriotisme ranimait les âmes, et l’étranger, qui n’apportait dans ce beau pays de France que les anciennes idées de plaisir et de légèreté, se trouvait étonné des impressions d’enthousiasme et de civisme auxquelles il devenait presque impossible de résister. La cocarde nationale aux trois couleurs ornait tous les chapeaux, et je décorai le mien de cette espèce de livrée de la liberté, qui alors avait remplacé toutes les autres, et qu’il est toujours si glorieux de porter. The Prussians had just been driven from Lille and Valenciennes, which they had almost reduced to ashes. One still walked over smoking ruins. Everywhere the joy of deliverance mingled with the sense of suffering endured; each person displayed his wounds, so to speak. Here enemy cannonballs had struck; there a French one. The latter, at least, despite its destruction, was a messenger of triumph. Patriotism revived men’s spirits, and the foreigner who brought to this beautiful country of France only the old ideas of pleasure and frivolity found himself astonished by feelings of enthusiasm and civic devotion which it became almost impossible to resist. The national cockade of three colors adorned every hat, and I decorated mine with this livery of liberty, which had then replaced all others and which it is always so glorious to wear. C3-06 Ce fut sans doute un grand malheur que les prêtres n’eussent pas eu à défendre ces deux villes contre l’ennemi; à défaut de la puissance du canon, ils auraient fait agir une protection plus efficace. Cette idée me vint en visitant la chapelle de Notre-Dame-de-Liesse, où se conserve une célèbre image de cette vierge. On montre à Padoue, en Italie, les boulets qui, dans un siège de cette ville, vinrent tomber aux pieds de la Vierge, et qu’elle arrêta en étendant la main; un prodige non moins surprenant eut lieu autrefois au siège de Louvain : les assiégés n’avaient plus d’armes; ils invoquèrent la Vierge ; elle parut aussitôt dans les airs, au milieu de la fumée, tenant son fils entre ses bras, et découvrit aux yeux des supplians de grands amas de poudre, qu’ils brûlèrent avec succès contre l’ennemi. Un tableau conservé dans une des églises de Louvain atteste l’authenticité de ce miracle. Il paraît que les mécréans de Lille et de Valenciennes n’eurent pas des pensées aussi pieuses, car Notre-Dame-deLiesse n’aurait pas été sans doute moins compatissante que les Notres-Dames-de-Padoue et de Louvain. Quoi qu’il en soit, elle peut se passer de ce prodige belliqueux, sa renommée s’étend assez loin; de nombreuses offrandes ont enrichi son église, à laquelle est jointe une immense galerie, tapissée, comme à l’ordinaire, de toutes sortes de petits tableaux historiques ou d’exvoto. Les prêtres de ce temple prétendent qu’à cinquante lieues à la ronde l’art des médecins est superflu, Notre-Dame-de-Liesse guérit les maux de tout genre, au physique et au moral, jusqu’à la jalousie et l’infidélité. It was doubtless a great misfortune that the priests had not been charged with defending these two cities against the enemy. Where cannon failed, they would have brought a more effective protection into play. This thought occurred to me while visiting the chapel of Notre-Dame-de-Liesse, where a famous image of that Virgin is kept. At Padua, in Italy, one is shown the cannonballs which, during a siege of the city, fell at the Virgin’s feet and were stopped by her outstretched hand. A no less astonishing wonder once occurred at the siege of Louvain. The besieged had no weapons left; they invoked the Virgin, who at once appeared in the air amid the smoke, holding her son in her arms, and revealed to the suppliants great stores of gunpowder which they successfully fired against the enemy. A painting preserved in one of Louvain’s churches attests the authenticity of this miracle. Apparently the unbelievers of Lille and Valenciennes entertained no such pious thoughts, for Our Lady of Liesse would surely have been no less compassionate than Our Ladies of Padua and Louvain. Be that as it may, she can dispense with this martial prodigy: her fame extends far enough. Numerous offerings have enriched her church, to which an immense gallery is attached, lined as usual with every sort of little narrative picture or votive offering. The priests of this shrine claim that within a radius of fifty leagues the physician’s art is superfluous. Our Lady of Liesse cures every kind of physical and moral ill, even jealousy and infidelity. C3-07 Les Notres-Dames, on le sait assez, ont fait des miracles dans la plupart des villages de l’Europe 1. Dans l’île de Corcyre, une peinture de ce genre avait rendu fameuse une petite église : les étrangers qui avaient la curiosité de savoir si leurs amis étaient morts ou vivans, s’approchaient de cette image et y appliquaient une pièce de monnaie, en pensant à quelqu’un de leurs amis. Si la personne dont ils s’enquéraient était vivante, la pièce s’attachait à l’image, mais si elle était morte, la pièce tombait dans un sac placé au dessous; en sorte que, soit que la personne fût morte ou vivante, le prêtre était assuré d’avoir la pièce de monnaie. Avec un peu d’attention, on remarquait bientôt que toutes les pièces s’attachaient à une seule et même place, tandis que toutes celles appliquées ailleurs tombaient par terre. Cette image est peinte sur la muraille, et très luisante; on devine que le prêtre a grand soin de n’y pas laisser manquer le vernis. As everyone knows, Our Ladies have performed miracles in most of Europe’s villages.[C3-N2] On the island of Corcyra, a painting of this kind had made a little church famous. Foreigners curious to learn whether their friends were dead or alive approached the image and pressed a coin against it while thinking of one of their friends. If the person in question was alive, the coin stuck to the image; if dead, it fell into a bag placed below. Thus, whether the person was dead or alive, the priest was sure of getting the coin. A little attention soon revealed that all the coins stuck to one and the same spot, while those applied elsewhere fell to the ground. The image is painted on the wall and is very shiny. One can guess how carefully the priest keeps it supplied with varnish. C3-08 Nous n’avions pas quitté depuis bien longtemps Notre-Dame-de-Liesse, lorsque notre manque de foi reçut son châtiment. On se .souvient des sables d’Hammon, où fut ensevelie l’armée d’un prince sacrilège. Une aventure moins tragique, mais qui aurait pu le devenir, nous apprit de même combien la disposition des lieux pouvait quelquefois servir la fourberie des prêtres. Nous trottions assez gaîment sur le milieu d’une chaussée, ayant à droite et à gauche des prairies de la plus belle verdure ; la vue de ce gazon séduisit mon compagnon de voyage1, qui poussa son cheval à travers champ; à peine s’était-il éloigné de vingt pas, que sa monture entra subitement dans la terre jusqu’au ventre, en sorte qu’elle resta immobile, et que le cavalier se trouva tout à coup à pied et à cheval en meme temps. Tous mes efforts furent vains pour tirer le cheval de ce mauvais pas ; il fallut recourir à des moyens connus dans le pays : à l’aide d’une ceinture, on l’eut bientôt soulevé, et on lui fit un pont de planches pour arriver à la chaussée. Il paraît qu’il existe en cet endroit un lac immense, recouvert d’une couche de terre végétale, et offrant, comme je l’ai dit, l’apparence d’un pré verdoyant. La marche d’une personne sur ce plancher mobile faisait vaciller le terrain à une grande distance. C’est dans ces environs qu’un physicien villageois, vers la fin de la canicule, en imposait aux habitans en les invitant à venir voir, au déclin du jour, l’esprit de tel ou tel défunt. Le campagnard arrivait plein de foi; il lui était recommandé de piquer son bâton en terre, de placer sa lanterne à côté et de dire une courte prière; celui-ci, après sa patenôtre, reprenait dévotement la lanterne et le bâton ; le gaz qui s’élevait par l’ouverture que le bâton avait faite s’enflammait aussitôt, et l’apparition paraissait complète au bon paysan. Quels biens ne produiraient pas les plus simples notions des sciences répandues dans les campagnes! We had not long left Notre-Dame-de-Liesse when our lack of faith received its punishment. You will remember the sands of Hammon, in which the army of a sacrilegious prince was buried. A less tragic adventure, though it might have become one, likewise taught us how the nature of a place could sometimes serve the trickery of priests. We were trotting along cheerfully enough in the middle of a causeway, with meadows of the loveliest green to right and left. The sight of this grass tempted my traveling companion,[C3-N3] who urged his horse across the field. He had scarcely gone twenty paces when his mount suddenly sank into the earth up to its belly and remained motionless, leaving the rider all at once both on foot and on horseback. All my efforts to get the horse out of this predicament were useless. We had to resort to means known locally. With the help of a sling it was soon lifted, and a bridge of planks was laid for it to reach the causeway. Apparently an immense lake lies beneath this place, covered by a layer of vegetable soil and presenting, as I have said, the appearance of a green meadow. A person walking on this shifting floor made the ground shake a great distance away. In this neighborhood, toward the end of the dog days, a village practitioner of physics used to deceive the inhabitants by inviting them to come at dusk and see the spirit of this or that dead person. The countryman arrived full of faith. He was instructed to drive his stick into the ground, set his lantern beside it, and say a short prayer. After his paternoster, he devoutly picked up the lantern and stick. The gas rising through the hole made by the stick immediately caught fire, and to the good peasant the apparition seemed complete. What benefits might follow if even the simplest scientific knowledge were spread through the countryside! C3-09 Nous continuâmes rapidement notre route jusqu’à Senlis; je ne voulus pas entrer à Paris sans avoir vu Ermenonville, que j’avais si près de moi. Quelle différence entre ce vaste jardin et celui de Renvoy! L’un semble destiné au séjour des nymphes ou de quelque fée bienfaisante, l’autre silencieux, sauvage, et abandonné depuis un siècle à la nature, paraît être le temple des Druides. J’employai quatre jours à en visiter les différentes parties, et, pendant tout ce temps, je ne pus me défendre d’une profonde mélancolie, partagée, je puis le croire du moins, par toutes les personnes qui s’y trouvaient en même temps que moi. Un silence religieux, une végétation prodigieuse, des constructions vouées à la philosophie, des cabanes, un tombeau isolé, cette île des peupliers, des inscriptions, des vers applicables à cette solitude, tout vous livre à l’empire de ces émotions profondes de la nature si éloquemment décrites par le grand homme dont le souvenir est retracé à chaque pas dans ces lieux. Sous un charme si puissant, je vis, je touchai les vêtemens de l’auteur d'Émile, et l’épée de Charlemagne, que j’ai vue depuis, me fit certainement moins d’impression que les sabots de Jean-Jacques 1. We continued swiftly on our way to Senlis. I would not enter Paris without seeing Ermenonville, which lay so near. What a difference between this vast garden and the one at Renvoy! The latter seems intended as the dwelling of nymphs or some benevolent fairy; the former, silent, wild, and abandoned to nature for a century, seems a temple of the Druids. I spent four days visiting its different parts, and throughout that time could not resist a profound melancholy, shared, I believe at least, by everyone there at the same time. A sacred silence, prodigious vegetation, buildings dedicated to philosophy, huts, a solitary tomb, that island of poplars, inscriptions and verses suited to the solitude: all surrender you to those deep emotions of nature so eloquently described by the great man whose memory is recalled at every step. Under so powerful a spell, I saw and touched the clothes of the author of Émile. The sword of Charlemagne, which I have seen since, certainly made less impression on me than Jean-Jacques’s wooden shoes.[C3-N4] C3-10 Je n’irai point décrire assurément les jardins d’Ermenonville, décrits tant de fois ailleurs; voici seulement quelques noms et quelques vers que je mis en notes, et qui ne sont pas rapportés à l’article Ermenonville du Guide des environs de Paris. On lisait les lignes suivantes sur la maison rustique : I shall certainly not describe the gardens of Ermenonville, described so often elsewhere. Here are only a few names and verses which I noted down and which do not appear in the entry on Ermenonville in the Guide to the Environs of Paris. The following lines were to be read on the rustic house: C3-11 S. A. R. Ferdinand C. Antoine d’Autriche, et frère de l’Empereur, et Marie Béatrix d’Est, princesse héréditaire de Modène, son épouse, ont dîné dans cette maison, le lundi 10 mai 1786. » ‘His Royal Highness Ferdinand C. Antoine of Austria, brother of the Emperor, and Marie Béatrix d’Est, hereditary princess of Modena, his wife, dined in this house on Monday, May 10, 1786.’ C3-12 Gustave III, roi de Suède, a dîné dans cette maison le mardi 2 juillet 1784. » ‘Gustav III, king of Sweden, dined in this house on Tuesday, July 2, 1784.’ C3-13 L’empereur Joseph II a dîné dans cette maison le 24 mai 1777. » ‘Emperor Joseph II dined in this house on May 24, 1777.’ C3-14 On lisait encore au meme endroit ce morceau de poésie : In the same place one could also read this piece of verse: C3-15 Préférer aux palais une simple chaumière, Y déposer des rois le faste et la grandeur, De ses hôtes charmés honorer la candeur. Auprès d’eux conserver l’égalité première, C’est ce qu’a fait un prince ; et vous croyez peut-être Qu’il faut le mettre au rang des héros fabuleux Si l’on ne nommait Joseph deux, Des Germains fortunés et le père et le maître. To prefer a simple cottage to palaces, To lay aside the pomp and grandeur of kings, To honor the candor of one’s delighted hosts, To keep among them our original equality: This a prince has done; and perhaps you think He must be numbered with the heroes of fable, Had we not named Joseph the Second, Both father and master of the fortunate Germans. C3-16 Ailleurs est celui-ci : Elsewhere is this: C3-17 Disparaissez lieux superbes Où tout est victime de l’art, Où le sable au lieu des herbes Attriste partout les regards; Ici l’aimable nature. Dans sa douce simplicité, Est la touchante peinture D’une tranquille liberté. Vanish, magnificent places, Where everything falls victim to art, Where sand in place of grass Everywhere saddens the eye. Here kindly nature, In her gentle simplicity, Offers the moving picture Of a tranquil freedom. C3-18 Dans l’enclos que Jean-Jacques avait choisi pour demeure, on avait écrit : In the enclosure Jean-Jacques had chosen for his dwelling, this had been written: C3-19 Le bon Jean-Jacques, sur ces bancs, Venait contempler la verdure, Donner à ses oiseaux pâture Et jouer avec nos enfans. Good Jean-Jacques would come To these benches to contemplate the greenery, To feed his birds And play with our children. C3-20 Et dans l’île des peupliers : And on the island of poplars: C3-21 Au sensible Rousseau voulez-vous rendre hommage, Jurez sur son tombeau de faire des heureux; N’offrez point à sa cendre un encens fastueux, Une seule vertu lui plairait davantage. Would you pay homage to tender-hearted Rousseau? Swear upon his tomb to make others happy. Offer his ashes no sumptuous incense; A single virtue would please him more. C3-22 Sur chacune des six colonnes du temple de la Philosophie moderne, on lit les noms des architectes qui ont commencé sa construction : J. J. Rousseau. — Naturam. Montesquieu. — Justitiam. W. Pein. — Humanitatem. Voltaire. — Ridiculum. Descartes. — Nil in rebus inane. Newton. — Lucem. On each of the six columns of the Temple of Modern Philosophy are the names of the architects who began its construction: J. J. Rousseau — Naturam. Montesquieu — Justitiam. W. Pein — Humanitatem. Voltaire — Ridiculum. Descartes — Nil in rebus inane. Newton — Lucem. C3-23 Sur le socle d’une colonne brisée ces mots sont tracés : Quis hoc perficiet? « Qui l’achèvera? » On avait écrit à la main : Buffon; mais je désignerais ainsi la place de cet écrivain : Buffon. Majestatem. On the base of a broken column are these words: Quis hoc perficiet? ‘Who will complete it?’ Someone had written Buffon by hand. But I would designate this writer’s place as follows: Buffon. Majestatem. C3-24 Pendant notre séjour à Ermenonville, il survint vers le soir un orage, et chacun s’empressa de chercher un abri; nous rentrâmes tous à l’hôtel; mais au moment de souper nous cherchâmes vainement parmi nous un de nos compagnons absent. Un Anglais, livré à ses rêveries, s’était égaré; désespérant de trouver une bonne route, il avait pris promptement son parti : nous l’aperçûmes en effet perché sur un arbre, et en disposition de passer la nuit sur ce siège aérien. Les flambeaux dont nous étions tous armés parurent l’effrayer. Nous l’engageâmes à descendre en lui offrant de le guider; mais, sans désemparer du poste, il résiste à toutes nos instances, se tenant presque sur la défensive. Nous fûmes obligés, pour gagner sa confiance, d’aller chercher son domestique; à la vue du groom il ne se fit plus prier, et nous le ramenâmes au gîte, non sans avoir craint auparavant quelque exemple des boxades d’outre-mer , tant il semblait mécontent qu’on l’eût dérangé de cette agréable position. During our stay at Ermenonville a storm arose toward evening, and everyone hurried to find shelter. We all returned to the inn, but at supper we searched in vain among us for one missing companion. An Englishman, lost in his reveries, had strayed from the path. Despairing of finding the right way, he had quickly made up his mind: we spotted him perched in a tree, apparently prepared to spend the night in that aerial seat. The torches we all carried seemed to frighten him. We urged him to come down and offered to guide him, but without abandoning his post he resisted all our appeals and almost stood on the defensive. To gain his confidence, we had to fetch his servant. At the sight of the groom he needed no further coaxing, and we brought him back to the inn, though not before fearing some demonstration of boxing from across the Channel, so displeased did he seem at being disturbed in that agreeable position. C3-25 En partant d’Ermenonville, nous vînmes coucher au Bourget, et le lendemain, 21 août, nous entrâmes à Paris. Leaving Ermenonville, we came to spend the night at Le Bourget. The next day, August 21, we entered Paris. C3-N1 Renvoy, en Belgique, peu éloigné de Namur. Renvoy, in Belgium, not far from Namur. C3-N2 Je crois avoir remarqué, et cette observation peut s’appliquer au petit pays de Notre-Dame-de-Liesse, que ces sortes de dévotions étaient établies ordinairement pour nourrir les pays auxquels le commerce et le sol n’offrent point de ressources. Notre-Dame-de-Liesse est précisément dans ce cas. I believe I have noticed, and the observation may be applied to the little district of Notre-Dame-de-Liesse, that devotions of this kind were ordinarily established to sustain places to which neither trade nor the soil offered resources. Notre-Dame-de-Liesse is precisely such a case. C3-N3 M. Képenne, Liégeois et mon condisciple. M. Képenne, a native of Liège and a fellow student of mine. C3-N4 Ces sabots étaient revêtus en dedans d’une peau de mouton très rase, car les pieux visiteurs en arrachaient le poil pour le conserver, a Voilà, me dit le concierge, vingt peaux de mouton que l’on m’use depuis que j’occupe la place. » Il serait curieux de savoir combien de rideaux et de couvertures se sont ainsi consommés dans la chambre de Voltaire, à Ferney, depuis plus d’un demi-siècle que tous les voyageurs des deux mondes en emportent des lambeaux. These wooden shoes were lined with sheepskin, shorn very close, for the pious visitors pulled out the wool to keep it. “They have worn out twenty sheepskins for me since I took this post,” the caretaker told me. It would be curious to know how many curtains and blankets have likewise been consumed in Voltaire’s room at Ferney over the more than half a century during which travelers from both worlds have carried away scraps. Chapter IV C4-01 L’auteur du Tableau de Paris, Mercier, me disait un jour qu’un de ses amis, après une longue absence, étant assis, le lendemain de son arrivée, sur le boulevard, il lui semblait que ces ouvriers en tout genre, les maçons surtout, ces fiacres, ces cabriolets, ces voitures bourgeoises, tout ce monde affairé, ces promeneurs, ces figures des passans, ces habitués des lieux publics, enfin, cette allure générale, étaient les mêmes qu’il croyait avoir vus il n’y avait pas huit jours, et cependant cet observateur avait quitté Paris depuis trente ans. Mercier, the author of the Tableau de Paris, once told me that a friend of his, returning after a long absence, was sitting on the boulevard the day after his arrival. It seemed to him that these workmen of every kind, especially the masons, these hackney coaches, cabriolets and private carriages, all this bustling world, these strollers, the faces of passersby, the regulars of public places, the general manner of it all, were the same as he thought he had seen less than a week before. Yet this observer had been away from Paris for thirty years. C4-02 Il est vrai que Paris n’est étranger qu’une fois aux personnes qui n’y sont pas nées; l’a-t-on connu et habité pendant quelques mois, on ne l’oublie plus, tant sa physionomie est spéciale, vive, animée, et s’empreint fortement dans l’imagination. On ne marche, on ne se promène pas là comme ailleurs, on n’y est pas affairé de la même manière que dans les autres villes populeuses; les choses les plus simples, et qui semblent ne pouvoir être faites que d’une seule façon, S’y font pourtant différemment; tout cela forme un ensemble de nuances délicates, une sorte de mouvement, un genre d’activité si particulier que, lorsqu’on s’y est accommodé une fois, on en porte l’idée partout avec soi, et j’ai pu l’éprouver au retour de mes nombreux voyages. L’intervalle d’une semaine paraît comprendre, après plusieurs années d’absence, tout l’espace de temps qui s’est écoulé depuis le moment de votre départ. Un aveugle même qui s’en serait long-temps éloigné se retrouverait familier avec cette capitale au bout d’un petit nombre de jours; comment se tromper à ce bruit, ce fracas continuel, tout à la fois uniforme et varié ; à ce diapazon des voix, à ces cris héréditaires transmis de père en fils, et qui font partie, pour ainsi dire, des fonds de commerce ambulans, du porteur d’eau, du marchand d’habit, du vitrier, du marchand de légumes, et de tant d’autres branches secondaires d’industrie ? It is true that Paris is unfamiliar only once to those not born there. Once you have known it and lived there for a few months, you never forget it, so distinctive, lively and animated is its face, so deeply does it impress itself upon the imagination. People do not walk or stroll there as elsewhere, nor do they go about their business as in other populous cities. The simplest things, which seem capable of being done in only one way, are nevertheless done differently there. All this forms a whole of delicate shades, a sort of movement, a kind of activity so particular that, once you have accommodated yourself to it, you carry its image everywhere. I have experienced this upon returning from my many travels. After several years’ absence, a single week seems to contain the whole time elapsed since your departure. Even a blind man who had long been away would feel at home in this capital again after a few days. How could he mistake that noise, that continual din, at once uniform and varied; that pitch of voices; those hereditary cries passed from father to son, which form part, so to speak, of the stock-in-trade of the wandering water carrier, clothes seller, glazier, vegetable seller and so many other branches of humble industry? C4-03 Je n’entends point appliquer ce- que je dis à l’aspect matériel de la ville : le nombre des édifices, l’alignement et l’élargissement des rues, les communications nouvelles, les monumens de marbre et de bronze, élevés sur tant de points; les progrès de tous les arts, et les richesses nouvelles qu’ils ont accumulées dans des magasins d’un luxe de jour en jour plus éblouissant, tout cela change singulièrement l’optique d’une ville; mais je dis qu’on y reconnaît toujours le même peuple. Les émigrés, par exemple, l’ont laissé, pour me servir d’un mot connu, dans un Paris de briques, et l’ont retrouvé dans un Paris de marbre. I do not mean to apply this observation to the city’s physical appearance. The number of buildings, the straightening and widening of streets, new routes of communication, the marble and bronze monuments raised in so many places, the progress of every art, and the new riches they have accumulated in shops whose luxury grows more dazzling every day: all this greatly changes the appearance of a city. But I say that one always recognizes the same people. The émigrés, for example, to borrow a familiar saying, left them in a Paris of brick and found them again in a Paris of marble. C4-04 Un grand changement s’est cependant opéré dans la physionomie des habitans, en les comparant aux Parisiens que je vis il y a quarante ans, et peut-être était-ce le seul qui pût rendre ce peuple si différent de lui-même ; je veux parler de la révolution de la poudre à cheveux. On imagine facilement le contraste d’une population entière à têtes blanches, et d’une population à têtes noires! Qu’on se représente un moment cette foule de merveilleux qui encombrent le boulevard des Italiens, tout poudrés à blanc, avec cadenettes et catogans, et, l’on comprendra l’immense intervalle que la Titus a mis pour jamais entre 89 et 183o. One great change has nevertheless occurred in the appearance of the inhabitants compared with the Parisians I saw forty years ago. Perhaps it was the only change capable of making this people so unlike itself. I mean the revolution in hair powder. One can easily imagine the contrast between an entire population of white heads and a population of dark ones! Picture for a moment the crowd of dandies thronging the boulevard des Italiens, all powdered white, with their braided side locks and tied queues, and you will understand the immense distance that the Titus haircut has placed forever between 1789 and 1830. C4-05 Mon premier désir et mon premier soin, en arrivant, furent de connaître tout ce qu’on montre aux étrangers, et de visiter au dedans et aux environs de Paris tout ce qui méritait d’être vu. Je me rappelle encore l’intérieur d’une maison charmante qu’un grand personnage 1 avait fait bâtir, rue Chantereine, pour une actrice de l’Opéra, mademoiselle Dervieux. Les distributions les plus élégantes; sur tous les panneaux, des peintures pleines de grâce et de légèreté dans l’exécution, de galanterie dans les sujets et de charme dans les détails; des ameublemens variés européens et asiatiques, où le luxe avait été mis en œuvre par le goût, attiraient, pour visiter ce voluptueux séjour, de nombreux essaims d’amateurs. Là, d’une chambre turque, où tout rappelait les plaisirs d’un sultan, vous passiez dans un boudoir dont les moindres ornemens étaient du genre chinois, sans doute pour faire une allusion continuelle aux petits pieds de la jolie danseuse, reine de ce palais. J’ai logé un peu plus tard auprès de cette maison, dans la construction de laquelle on disait qu’il n’était pas entré un seul morceau de fer, à cause de la peur que le tonnerre faisait à mademoiselle Dervieux; ma fenêtre dominait sur la cour : les plus riches voitures s’y succédaient sans cesse, et la maîtresse de l’habitation recevait des hommages assidus. J’ai connu dans la suite cette demoiselle Dervieux, alors quelle devint la femme d’un artiste qu’un beau monument a rendu célèbre r. Je ne saurais dire si elle vit encore : je la rencontrai, il y a environ un an, souffrante, appuyée sur une béquille.... Dieux ! combien les Parques avaient filé ! Quelle était brillante et jolie quarante ans auparavant! My first desire and my first concern on arriving were to see everything shown to foreigners and to visit everything worth seeing within Paris and around it. I still remember the interior of a charming house which a great personage[C4-N1] had built in the rue Chantereine for an actress at the Opéra, Mademoiselle Dervieux. The most elegant arrangement of rooms; paintings on every panel, full of grace and lightness in execution, gallantry in subject and charm in detail; varied European and Asian furnishings in which luxury had been guided by taste: all drew great swarms of connoisseurs to this dwelling of pleasure. From a Turkish room where everything recalled a sultan’s delights, you passed into a boudoir whose smallest ornaments were Chinese, no doubt as a continual allusion to the little feet of the pretty dancer who ruled this palace. A little later I lodged beside this house, whose construction, it was said, contained not a single piece of iron because Mademoiselle Dervieux feared thunder. My window overlooked its courtyard. The richest carriages followed one another there without cease, and the mistress of the house received assiduous homage. I came to know this Mademoiselle Dervieux later, when she became the wife of an artist made famous by a fine monument.[C4-N2] I cannot say whether she is still alive. I met her about a year ago, suffering, supported by a crutch... Gods! How much thread the Fates had spun! How brilliant and pretty she had been forty years before! C4-06 Ce qu’il y a de singulier pour son mari, c’est que dans le cours de la révolution il vit arriver chez lui le peintre Degoty, avec des lettres de recommandation de l’amant de mademoiselle Dervieux. Degoty m’a assuré même n’être venu en France que d’après les encouragemens du prince, et la certitude que ces lettres lui procureraient une protection de quelque importance; mais les temps étaient changés, et les lettres furent d’autant plus mal accueillies, que l’on craignait alors singulièrement d’être compromis par des correspondances de l’étranger. Vingt ans après, ce fut une aventure toute contraire qui eut lieu : l’artiste, plutôt bon homme que mari délicat, voulut faire présenter son épouse chez le haut personnage dont la recommandation, pendant l’exil, s’était trouvée si peu efficace; son épouse ne fut point reçue, et on répondit à cette demande à peu près par l’équivalent de ces mots : d'autres temps d'autres mœurs. What is curious in her husband’s case is that, during the Revolution, the painter Degoty arrived at his house bearing letters of recommendation from Mademoiselle Dervieux’s lover. Degoty even assured me that he had come to France only because of the prince’s encouragement and the certainty that these letters would obtain him protection of some consequence. But times had changed, and the letters were received all the less favorably because correspondence from abroad then caused particular fear of being compromised. Twenty years later, the reverse occurred. The artist, more good-natured than sensitive as a husband, wished to have his wife presented to the great personage whose recommendation during exile had proved so ineffective. His wife was not received, and the request met with an answer more or less equivalent to these words: other times, other manners. C4-07 Dans le meme temps, je visitai Lucienne, ce bel apanage de la comtesse Dubarry. C’était passer du printemps à l’automne et du luxe d’un- prince dans ses amours à celui d’un roi. La comtesse dînait ce jour-là sous un beau pavillon au milieu des jardins; on ne m’avait pas moins permis de les parcourir. Des domestiques se succédaient, portant des plats d’or et d’argent, et tout ce qui pouvait indiquer un service somptueux; j’étais ébloui de tant de magnificence. Cette prodigalité de richesses me fit songer aux souffrances des classes inférieures, parmi lesquelles il y avait alors tant de malheureux; je ne prévoyais pas qu’un luxe, acquis si scandeleusement, serait bientôt si chèrement payé. Je n’avais fait qu’apercevoir madame Dubarry; je la vis une autre fois, à quelques années de là : un jour, comme je traversais la place du Palais-Royal, une charrette qui suivait la rue Saint-Honoré pour aller à la place Louis XV,. passa devant moi; une femme, sur cette charrette , poussait des cris déchirans. La foule qui l’escortait ne donnait pas ces marques de coinpassion que le désespoir d’une femme arrache aux cœurs les plus endurcis ; mais le peuple se taisait, seulement quelques hommes de la populace répondaient à ces cris et à ces gémissemens par les noms réservés aux prostituées. Je n’ai pas besoin d’ajouter que cette femme était la Dubarry, et qu’on la conduisait à l’échafaud. At the same time I visited Lucienne, that beautiful domain of the Comtesse Dubarry. It was a passage from spring to autumn, from the luxury of a prince in love to that of a king. The countess was dining that day beneath a fine pavilion in the gardens, but I had nevertheless been allowed to walk through them. Servants came one after another carrying gold and silver dishes and everything that indicated a sumptuous service. I was dazzled by so much magnificence. This prodigality of wealth made me think of the sufferings of the lower classes, among whom there were then so many unfortunate people. I did not foresee that luxury so scandalously acquired would soon be paid for so dearly. I had only glimpsed Madame Dubarry. I saw her once more a few years later. One day, as I crossed the square of the Palais-Royal, a cart traveling along the rue Saint-Honoré toward the place Louis XV passed before me. A woman on the cart was uttering heartrending cries. The crowd escorting her showed none of the signs of compassion that a woman’s despair wrings from the hardest hearts. The people were silent; only a few men from the rabble answered her cries and groans with names reserved for prostitutes. I need not add that this woman was Dubarry and that she was being taken to the scaffold. C4-08 Quand je vins à Paris, on était encore loin de ces scènes sanglantes; le trône de Louis XVI était debout et conservait de l’éclat. Je comptais , pour trouver quelque emploi, sur une lettre de recommandation que je portai à M. Pascal Tasquin, facteur des clavecins du roi et Liégeois. M. Pascal m’accueillit bien, et me donna de très sages conseils qu’une singularité grava dans ma mémoire. Cet homme, très habile et très renommé dans sa profession, transportait dans sa conversation habituelle tous les termes techniques de son art, de sorte que la morale, affublée de tous ces mots, aurait pu passer, devant un auditeur qui n’aurait point été au fait du sujet, pour un des instrumens qu’il confectionnait. « La vie est un clavier, me disait-il, sur lequel il faut jouer juste et ne pas se tromper de touches; il y a des gens qui parcourent toutes les gammes de la fortune et qui n’en sont pas plus heureux ; d’autres qui trouvent le bonheur au second octave. Il ne faut pas s’effrayer d’une fausse note quand on a de l’oreille ; avec du courage, de la conduite et du talent, un accord parfait n’est pas difficile. Gardez-vous des mauvaises sociétés, elles rompent l’harmonie des bonnes intentions, et, entre les mauvais sujets et les honnêtes gens il ne saurait y avoir unisson. » Les mêmes expressions revenaient de même dans sa bouche sur tout autre sujet. Il me promit de s’occuper de moi, et l’on verra qu’entre les promesses et les effets il ne se trouva point de dissonance. When I came to Paris, these bloody scenes were still far off. Louis XVI’s throne still stood and retained its splendor. To find employment, I was counting on a letter of recommendation which I brought to M. Pascal Tasquin, the king’s harpsichord maker and a native of Liège. M. Pascal welcomed me kindly and gave me very wise advice which a peculiar habit fixed in my memory. This man, highly skilled and renowned in his profession, carried all the technical terms of his art into his everyday conversation. Morality, dressed in all these words, might have passed, before a listener unfamiliar with the subject, for one of the instruments he made. ‘Life is a keyboard,’ he told me, ‘on which one must play in tune and strike the right keys. Some people run through every scale of fortune and are no happier for it; others find happiness in the second octave. Do not be frightened by a false note when you have a good ear. With courage, good conduct and talent, a perfect chord is not difficult. Beware of bad company: it breaks the harmony of good intentions, and there can be no unison between scoundrels and honest people.’ The same expressions returned to his lips on every other subject. He promised to concern himself with me, and we shall see that no dissonance arose between promise and performance. C4-09 En attendant, je me mis à peindre de petits camées pour un marchand du Palais-Royal, qui me les payait fort bien, et j’eus la gloire de voir un de mes sujets encadré dans une bordure de diamans, sur une très belle boîte. Il m’arrive quelquefois de regarder encore, à travers les carreaux de sa boutique, cet honnête M. Cabasson, célibataire, plein d’un embonpoint très confortable. Que de chemin j’ai fait pendant qu’il a resté à la même place! Mais le temps ne la pas plus épargné que moi, et, en vérité, le temps fait de singulières métamorphoses. Meanwhile I began painting little cameos for a dealer in the Palais-Royal who paid me very well. I had the glory of seeing one of my subjects framed in a border of diamonds on a very beautiful box. I sometimes still happen to look through his shop windows at that honest M. Cabasson, a bachelor comfortably endowed with flesh. What a distance I have traveled while he has remained in the same place! But time has spared him no more than me, and in truth time works strange transformations. C4-10 Je ne tardai pas à m’occuper aussi, et presque exclusivement de ma passion favorite, la physique expérimentale. Le célèbre Charles attirait alors un grand concours d’auditeurs ; je désirais ardemment suivre son cours : je me présentai chez lui ; quelle fut ma douleur de ne pouvoir mettre hors de ma petite bourse les quatre louis qui faisaient le prix de son cours ! Je ne perdis point l’espérance d’y parvenir; je m’armai de courage, et quoique je demeurasse au fond de la Chaussée - d’Antin, j’allais chaque matin, avec exactitude, assister au cours de M. Brisson, qui professait au collège de France. Ce bon M. Brisson ne brillait pas par l’élocution ni par la recherche des expressions ; on ne saurait professer plus simplement, avec plus de bonhomie; on aimait ses leçons parce qu’il se faisait comprendre par des explications à la portée de tout le monde, mais ordinairement peu relevées. Un jour., par exemple, il nous parlait des mouvemens combinés, et citait l’illusion d’une personne qui, s’élançant d’une voiture pendant qu’elle roule, ne tombe pas où elle croyait tomber. « C’est ainsi, ajoutait-il, qu’un individu, placé sur le devant d’un fiacre, saisit un moment opportun, regarde bien si personne n’est devant lui, crache par la portière, et atteint au beau milieu du visage un infortuné passant qui venait en sens contraire. » Ces sortes d’exemples faisaient rire, et la théorie restait dans les esprits à l’appui de la pratique. Before long I also devoted myself, almost exclusively, to my favorite passion, experimental physics. The celebrated Charles then attracted large audiences, and I ardently wished to attend his course. I presented myself at his house. How painful it was to find myself unable to take from my little purse the four louis that the course cost! I did not give up hope of managing it. I took courage, and although I lived at the far end of the Chaussée-d’Antin, every morning I faithfully attended the lectures of M. Brisson, who taught at the Collège de France. Good M. Brisson did not shine in eloquence or in the refinement of his expressions. No one could teach more simply or with greater good nature. His lectures were loved because he made himself understood through explanations within everyone’s reach, though usually far from elevated. One day, for example, he was speaking about combined motions and cited the illusion of a person who, jumping from a moving carriage, does not land where he expected. ‘Thus,’ he added, ‘a person seated in the front of a hackney coach chooses a suitable moment, looks carefully to see that no one is in front of him, spits through the doorway, and strikes an unfortunate passerby coming in the opposite direction squarely in the face.’ Examples of this kind made us laugh, and theory remained in our minds, supported by practice. C4-11 Occupé entièrement d’études de physique, de mécanique, de chimie, je m’y livrais avec d’autant plus d’ardeur, qu’aucun dérangement de mœurs ne venait m’en distraire. Doué d’un sentiment très vif et très prompt de ce qui constitue la beauté chez les femmes, je ne me refusais pas le plaisir de contempler quelquefois de très belles figures sur les épaules des nymphes du Palais-Royal; mais cette contemplation n’avait d’autre résultat que de m’amener à les plaindre. On a l’ame si pure et le cœur si candide à vingt ans ! J’aurais presque travaillé sérieusement à leur conversion ; cette idée d’ailleurs n’est pas si étrange, et j’imagine qu’il y a peu de jeunes gens, de ceux du moins élevés ailleurs qu’à Paris, qui n’aient essayé de donner innocemment quelques conseils à ces pauvres créatures. Je fis plus, et mon ingénuité ne s’en tint pas à des conseils : une jeune et très jolie fille, m’étant venu prendre familièrement sous le bras, je lui exprimai tout à la fois combien je la trouvais belle, et combien il me semblait fâcheux qu’elle prostituât de tels attraits; n’avait-elle pas une famille où elle serait reçue avec indulgence si elle y retournait ? Cette fille, dont un sourire moqueur commençait à effleurer les lèvres, comprit à qui elle avait affaire; prenant un air pudique et contrit , elle me dit quelle pensait quelquefois à revenir à la vertu, quelle n’avait pas été heureuse dans sa famille, mais que s’il lui était possible de se procurer de l’argent pour le voyage, elle y retournerait. Je la pressai de prendre ce parti. Eh bien, me dit-elle finement, voulezvous me donner de l’argent pour prendre la diligence?... J’hésitai, je n’étais pas riche; enfin le désir d’une bonne œuvre l’emporta : je ne m’étais point décidé à donner quatre louis pour le cours de M. Charles, j’en sacrifiai un par pur amour de la vertu ; c’est là un de ces traits dont on rit de bien bon cœur par la suite, mais qui dans le moment vous donnent la conscience d’un beau triomphe! Je n’ai pas besoin d’ajouter que l’adroite Normande, je pense que c’en était une, est peut-être encore à se mettre en route. Entirely occupied with the study of physics, mechanics and chemistry, I pursued them all the more eagerly because no dissipation distracted me. Gifted with a keen and immediate sense of what constitutes beauty in women, I did not deny myself the pleasure of sometimes contemplating very beautiful faces above the shoulders of the nymphs of the Palais-Royal. But this contemplation had no result beyond leading me to pity them. One’s soul is so pure and one’s heart so innocent at twenty! I might almost have seriously undertaken their conversion. The idea is not so strange, after all. I imagine that few young men, at least among those brought up outside Paris, have not innocently tried to give these poor creatures a little advice. I went further: my simplicity did not stop at advice. A very pretty young girl came and familiarly took my arm. I told her at once how beautiful I found her and how regrettable it seemed that she should prostitute such charms. Had she no family that would receive her indulgently if she returned? The girl, on whose lips a mocking smile had begun to play, understood whom she was dealing with. Putting on a modest and contrite air, she told me she sometimes thought of returning to virtue; she had not been happy with her family, but if she could obtain money for the journey, she would go back. I urged her to take this course. ‘Well then,’ she said slyly, ‘will you give me the money to take the stagecoach?’ I hesitated; I was not rich. At last the desire to do a good deed prevailed. I had not brought myself to give four louis for M. Charles’s course; I sacrificed one out of pure love of virtue. This is one of those acts at which one later laughs heartily, but which at the time give one the consciousness of a noble triumph! I need hardly add that the clever Norman girl, for I think she was one, may still be getting ready to leave. C4-12 On voit que je me trouvais, du moins en un point essentiel, dans des dispositions très convenables à un jeune homme qui désirait se charger d’une éducation particulière. M. Pascal Tasquin avait essayé sur plusieurs tons de m’être utile. « C’est égal, me disait-il, si nous ne réussissons pas par la clef de sol, nous prendrons la clef d’ut. » Je ne sais au juste quelle clef me fut favorable, mais il me fit savoir que l’ouverture était arrangée, et que je n’avais plus qu’à me mettre au clavecin. A l’aide d’un commentaire, j’appris qu’il avait obtenu pour moi la place de précepteur du fils de M. Bénézech, qui, depuis, fut ministre de l’intérieur sous le Directoire , et partit avec l’expédition du général Leclerc pour Saint-Domingue, où il mourut. M. Bénézech avait épousé madame la baronne de Boy le, qui lui avait apporté la propriété des Petites-Affiches, fondées, je crois, par quelqu’un de la famille de cette dame. Cette propriété produisait, disait-on, deux cent mille francs par an. Un frère de M. Bénézech 1 se plut à m’enseigner les mathématiques, dans lesquelles il était fort instruit. Beaucoup de bienveillance et d’égards , dix-huit cents francs d’appointemens, une excellente table, un très joli logement, et l’usage d’une voiture quand je le désirais, me firent trouver mon emploi délicieux : des motifs particuliers ne me permirent pas de le conserver plus d’un an; mais je le quittai avec le plus vif regret. Mirabeau venait quelquefois dîner dans cette maison. Je me rappelle y avoir entendu conter (car j’y retournais souvent) que sur le point de mourir, il disait à quelqu’un qui lui soutenait la tête : « Priez Dieu qu’il la conserve, elle renferme le salut de la France. » It will be seen that, at least in one essential respect, my disposition was very suitable for a young man wishing to undertake a private pupil’s education. M. Pascal Tasquin had tried in several keys to be useful to me. ‘Never mind,’ he would say. ‘If we do not succeed in the G clef, we shall try the C clef.’ I do not know exactly which clef favored me, but he informed me that the overture had been arranged and that I had only to sit down at the harpsichord. With the help of a commentary, I learned that he had obtained for me the post of tutor to the son of M. Bénézech, who later became minister of the interior under the Directory and sailed with General Leclerc’s expedition to Saint-Domingue, where he died. M. Bénézech had married the Baronne de Boyle, who brought him ownership of the Petites-Affiches, founded, I believe, by a member of her family. This property was said to produce two hundred thousand francs a year. One of M. Bénézech’s brothers,[C4-N3] who was very learned in mathematics, took pleasure in teaching me the subject. Much kindness and consideration, eighteen hundred francs in salary, an excellent table, very pretty lodgings, and the use of a carriage whenever I wished made the post delightful. Particular circumstances prevented me from keeping it for more than a year, but I left with the keenest regret. Mirabeau sometimes dined in this house. I remember hearing it said there, for I often returned, that as he lay dying he told someone supporting his head: ‘Pray God to preserve it; it contains the salvation of France.’ C4-13 J’avais fait d’utiles connaissances chez M. de Bénézech, entre autres, celle de M. Ferrière de Sauvebœuf, auteur du Voyage en Turquie et en Perse ; je lui dus d’être chargé de l’éducation du fils de madame Chevalier, l’épouse du dernier gouverneur pour les Français dans l’Inde; il devait y avoir amassé une fortune colossale, puisque les Anglais lui prirent vingt navires et plusieurs millions qui lui appartenaient. Les jours orageux de la révolution arrivèrent lorsque j’étais encore chez cette dame ; avant de donner quelques détails sur ces temps difficiles, je veux revenir un moment à M. Charles. I had made useful acquaintances at M. de Bénézech’s, among them M. Ferrière de Sauvebœuf, author of Travels in Turkey and Persia. Through him I was entrusted with the education of the son of Madame Chevalier, wife of the last French governor in India. Her husband must have amassed a colossal fortune there, since the English took twenty ships and several millions belonging to him. The stormy days of the Revolution arrived while I was still in this lady’s household. Before giving some details of those difficult times, I wish to return for a moment to M. Charles. C4-14 Je m’étais inscrit au nombre des élèves de ce professeur célèbre, et son cours, que je suivais avec une ardeur toute particulière, excitait sans cesse, et augmentait mon penchant décidé pour les merveilles de la physique. M. Charles était en possession de produire un effet profond sur son auditoire; non seulement il y parvenait par la beauté, la combinaison, et la savante préparation de ses expériences, toujours couronnées de succès, mais aussi par des qualités qui teliaient à sa personne : une stature élevée, de justes proportions, et une belle figure, imposaient dès son premier abord; une mise toujours soignée faisait ressortir ces avantages naturels ; c’était un négligé simple, élégant ; un grand bonnet de fourrure noire, et une ample douillette de soie verte, fermée par un ceinture , composaient son costume à la Franklin; du moins est-ce à peu près vêtu de cette manière que j’ai vu le bon homme, et en même temps le grand homme des États-Unis. M. Charles possédait encore une élocution non moins brillante que facile, un organe à la fois souple et sonore; il était doué, en un mot, des avantages que devrait réunir tout homme destiné à attirer sur lui les regards d’un auditoire. Le défaut de grâce, de jeunesse et de séduction personnelle est un défaut capital devant le public, et l’homme dépourvu de ces dons a deux succès à enlever au lieu d’un seul. Il faut qu’il obtienne grâce pour sa personne et justice pour son talent ; au contraire, l’homme favorisé par un extérieur agréable a conquis d’avance par le premier triomphe une partie du second: aussi M. Charles, semblait, dans ses expériences les plus surprenantes , forcer la nature d’obéir moins au nom de la science qu’à sa propre autorité. I had enrolled among the pupils of this celebrated professor, and his course, which I followed with particular ardor, continually stimulated and strengthened my decided taste for the wonders of physics. M. Charles knew how to make a profound impression on his audience. He achieved it not only through the beauty, combination and skillful preparation of his experiments, always crowned with success, but also through personal qualities. His tall stature, good proportions and handsome face commanded attention from the first. Always careful in his dress, he set off these natural advantages with simple, elegant informality. A large black fur cap and a loose, padded gown of green silk, fastened with a belt, made up his costume in the style of Franklin. At least, that is roughly how I saw that good man, and at the same time that great man, of the United States dressed. M. Charles also possessed eloquence as brilliant as it was fluent, and a voice at once flexible and resonant. In short, he enjoyed all the advantages that should be united in anyone destined to draw the gaze of an audience. Lack of grace, youth and personal charm is a serious disadvantage before the public. The man without these gifts has two victories to win instead of one: he must obtain indulgence for his person and justice for his talent. By contrast, the man favored with an agreeable appearance has already secured part of the second triumph through the first. Thus, in his most astonishing experiments, M. Charles seemed to compel nature’s obedience less in the name of science than by his own authority. C4-15 On ne sera point surpris, d’après la peinture que je viens d’en donner, qu’un grand nombre de femmes vinssent se mêler à ses auditeurs les plus assidus; ses séances offraient tout à la fois du plaisir aux yeux et à l’esprit; je ne saurais tracer de ses expériences un tableau plus fidèle que celui-ci : After the portrait I have just given, no one will be surprised that many women joined his most regular listeners. His sessions offered pleasure to the eye and the mind alike. I could draw no more faithful picture of his experiments than this: C4-16 M. Charles ne se bornait pas à des difficultés médiocres; il s’efforcait d’exciter l’attention par la grandeur et l’intensité des résultats. Dans ses expériences microscopiques, il produisait un grossissement énorme; s’il observait la chaleur rayonnante, il en montrait les effets à de très grandes distances ; dans ses leçons sur lelectricité il foudroyait un animal. ‘M. Charles did not confine himself to modest difficulties. He strove to arouse attention by the magnitude and intensity of his results. In his microscopic experiments he produced enormous magnification. If he studied radiant heat, he showed its effects at very great distances. In his lessons on electricity, he struck an animal with lightning. C4-17 Dès qu’un orage s’annoncait, on voyait Charles diriger vers le ciel son appareil électrique ; il faisait descendre du sein des nuages des milliers d’étincelles formidables de plus de douze pieds de longueur, et qui éclataient avec un bruit pareil à celui d’une arme à feu. Sous sa main tout devenait un spectacle, et, pour ainsi dire, un événement qu’aucun des témoins ne pouvait plus oublier. C’est par là qu’il a si heureusement contribué à répandre le goût et l’étude de la philosophie naturelle. » ‘As soon as a storm announced itself, Charles could be seen directing his electrical apparatus toward the sky. From the clouds he drew down thousands of tremendous sparks more than twelve feet long, which burst with a noise like a firearm. In his hands everything became a spectacle and, so to speak, an event which none of its witnesses could ever forget. It was in this way that he contributed so successfully to spreading a taste for, and the study of, natural philosophy.’ C4-18 C’est M. Fournier, de l’académie des sciences et de l’Académie française, qui s’exprime ainsi, et il décrit fort heureusement ce que les auditeurs de Charles ont pu voir pendant trente ans. Ce physicien, avec qui je fus très lié par la suite, m’a souvent conté, et meme a répété plusieurs fois en public une anecdote déjà imprimée, mais assez curieuse, et encore assez peu répandue pour que je ne me fasse pas un scrupule de la reproduire : Marat se présenta un jour dans son appartement pour lui exposer des vues contraires à celles que Newton a émises dans ses ouvrages d’optique, et pour lui proposer quelques objections sur certains phénomènes électriques. M. Charles, ne partageant aucune de ses opinions, entreprit de lui en démontrer les erreurs. Marat oppose l’emportement à la raison : chaque argument nouveau et irrésistible augmente son irritation; tout à coup sa colère franchit toutes les bornes; il tire une petite épée dont il était toujours armé, fond sur son adversaire qui, sans armes, emploie l’adresse pour se défendre, et grâce à une force musculaire bien supérieure à celle de son ennemi, le terrasse, se rend maître de son épée, et la brise à l’instant. Soit la honte d’être doublement vaincu, soit plutôt l’effet de la violence qui avait pu le porter à de tels excès, Marat perdit connaissance ; M. Charles appela aussitôt, fit transporter Marat dans son domicile, prit des témoins de l’événement, et il ne résulta de ce fait singulier aucune information judiciaire. These are the words of M. Fournier, of the Academy of Sciences and the Académie Française. He describes very happily what Charles’s listeners were able to see for thirty years. This physicist, with whom I later became closely acquainted, often told me, and even repeated several times in public, an anecdote already printed but curious enough, and still little known enough, for me to reproduce it without scruple. Marat came one day to his apartment to set out views contrary to those expressed by Newton in his works on optics and to raise some objections concerning certain electrical phenomena. M. Charles, sharing none of his opinions, undertook to demonstrate his errors. Marat met reason with rage. Each new and irresistible argument increased his irritation. Suddenly his anger burst all bounds. He drew the small sword he always carried and rushed at his adversary, who, unarmed, defended himself by dexterity. Thanks to muscular strength far superior to his enemy’s, Charles threw him down, seized his sword and broke it on the spot. Whether from the shame of being twice defeated or, more likely, from the violence that had driven him to such excesses, Marat lost consciousness. M. Charles immediately called for help, had Marat carried home, and secured witnesses to the event. No judicial inquiry resulted from this extraordinary affair. C4-19 Personne n’ignore, et l’Europe entière le sait, que l’on doit à M. Charles l’emploi du gaz hydrogène substitué à la dilatation par le feu dans le gonflement des ballons; quoique ce nouveau procédé ait fait presque généralement abandonner l’autre, quelques personnes ont employé ce dernier assez récemment pour que j’aie cru utile de publier, en 1824, une lettre en langue espagnole, car je me trouvais alors à Madrid, contre les dangers des Montgolfières. Je ne veux pas anticiper sur mon sujet, en plaçant ici quelques réflexions sur les aérostats; je me bornerai à dire que la gloire de M. Charles, pour sa belle invention, ne pourra être égalée que par la découverte d’un gaz plus léger que le gaz hydrogène, découverte à laquelle je crois fermement attachée celle de la direction des aérostats. Everyone knows, and all Europe knows, that we owe to M. Charles the use of hydrogen gas in place of expansion by heat to inflate balloons. Although this new method has led to the almost general abandonment of the other, some people used the latter recently enough for me to think it useful, in 1824, to publish a letter in Spanish, since I was then in Madrid, against the dangers of Montgolfier balloons. I do not wish to anticipate my subject by inserting reflections on aerostats here. I shall merely say that the glory of M. Charles’s fine invention can be equaled only by the discovery of a gas lighter than hydrogen, a discovery to which I firmly believe the means of steering balloons is linked. C4-20 J’ai toujours été surpris, et je suis étonné qu’on n’ait point fait cette remarque, que M. Charles ne se fût élevé qu’une fois dans les airs; comment le désir de féconder son bienfait, l’espoir de tracer des routes dans le ciel à ces globes auxquels il avait ouvert une carrière plus sûre, et permis un plus long séjour vers les astres , ne l’entraînèrent-ils pas cent fois au sein des nuages? Il est vrai que lors de son unique voyage aérien, il déposa son compagnon à une première descente, et, seul, s’élança de nouveau à une très grande hauteur; mais Favouerai-je? je crois qu’on peut dire de Charles ce qu’un grand capitaine a prétendu qu’il fallait dire de la plupart des militaires :